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DÉCLARATION SUR LES RELATIONS DE L’ÉGLISE

AVEC LES RELIGIONS NON CHRÉTIENNES

NOSTRA AETATE

  1. Préambule

 

À notre époque où le genre humain devient de jour en jour plus étroitement uni et où les relations entre les divers peuples se multiplient, l’Église examine plus attentivement quelles sont ses relations avec les religions non chrétiennes. Dans sa tâche de promouvoir l’unité et la charité entre les hommes, et aussi entre les peuples, elle examine ici d’abord ce que les hommes ont en commun et qui les pousse à vivre ensemble leur destinée.

 

Tous les peuples forment, en effet, une seule communauté ; ils ont une seule origine, puisque Dieu a fait habiter tout le genre humain sur toute la face de la terre [1] ; ils ont aussi une seule fin dernière, Dieu, dont la providence, les témoignages de bonté et les desseins de salut s’étendent à tous [2], jusqu’à ce que les élus soient réunis dans la Cité sainte, que la gloire de Dieu illuminera et où tous les peuples marcheront à sa lumière [3].

 

Les hommes attendent des diverses religions la réponse aux énigmes cachées de la condition humaine, qui, hier comme aujourd’hui, agitent profondément le cœur humain : Qu’est-ce que l’homme? Quel est le sens et le but de la vie? Qu’est-ce que le bien et qu’est-ce que le péché? Quels sont l’origine et le but de la souffrance? Quelle est la voie pour parvenir au vrai bonheur? Qu’est-ce que la mort, le jugement et la rétribution après la mort ? Qu’est-ce enfin que le mystère dernier et ineffable qui embrasse notre existence, d’où nous tirons notre origine et vers lequel nous tendons ?

 

  1. Les diverses religions non chrétiennes

 

Depuis les temps les plus reculés jusqu’à aujourd’hui, on trouve dans les différents peuples une certaine perception de cette force cachée qui est présente au cours des choses et aux événements de la vie humaine, parfois même une reconnaissance de la Divinité suprême, ou même d’un Père. Cette perception et cette reconnaissance pénètrent leur vie d’un profond sens religieux. Quant aux religions liées au progrès de la culture, elles s’efforcent de répondre aux mêmes questions par des notions plus affinées et par un langage plus élaboré. Ainsi, dans l’hindouisme, les hommes scrutent le mystère divin et l’expriment par la fécondité inépuisable des mythes et par les efforts pénétrants de la philosophie ; ils cherchent la libération des angoisses de notre condition, soit par les formes de la vie ascétique, soit par la méditation profonde, soit par le refuge en Dieu avec amour et confiance. Dans le bouddhisme, selon ses formes variées, l’insuffisance radicale de ce monde changeant est reconnue et on enseigne une voie par laquelle les hommes, avec un cœur dévot et confiant, pourront acquérir l’état de libération parfaite, soit atteindre l’illumination suprême par leurs propres efforts ou par un secours venu d’en haut. De même aussi, les autres religions qu’on trouve de par le monde s’efforcent d’aller, de façons diverses, au-devant de l’inquiétude du cœur humain en proposant des voies, c’est-à-dire des doctrines, des règles de vie et des rites sacrés.

 

L’Église catholique ne rejette rien de ce qui est vrai et saint dans ces religions. Elle considère avec un respect sincère ces manières d’agir et de vivre, ces règles et ces doctrines qui, quoiqu’elles diffèrent sous bien des rapports de ce qu’elle-même tient et propose, cependant reflètent souvent un rayon de la vérité qui illumine tous les hommes. Toutefois, elle annonce, et elle est tenue d’annoncer sans cesse, le Christ qui est « la voie, la vérité et la vie » (Jn 14, 6), dans lequel les hommes doivent trouver la plénitude de la vie religieuse et dans lequel Dieu s’est réconcilié toutes choses [4]. Elle exhorte donc ses fils pour que, avec prudence et charité, par le dialogue et par la collaboration avec les adeptes d’autres religions, et tout en témoignant de la foi et de la vie chrétiennes, ils reconnaissent, préservent et fassent progresser les valeurs spirituelles, morales et socio-culturelles qui se trouvent en eux.

 

  1. La religion musulmane

 

L’Église regarde aussi avec estime les musulmans, qui adorent le Dieu unique, vivant et subsistant, miséricordieux et tout-puissant, créateur du ciel et de la terre [5], qui a parlé aux hommes. Ils cherchent à se soumettre de toute leur âme aux décrets de Dieu, même s’ils sont cachés, comme s’est soumis à Dieu Abraham, auquel la foi islamique se réfère volontiers. Bien qu’ils ne reconnaissent pas Jésus comme Dieu, ils le vénèrent comme prophète ; ils honorent sa Mère virginale, Marie, et parfois même l’invoquent avec piété. De plus, ils attendent le jour du jugement, où Dieu rétribuera tous les hommes après les avoir ressuscités. Aussi ont-ils en estime la vie morale et rendent-ils un culte à Dieu, surtout par la prière, l’aumône et le jeûne.

 

Même si, au cours des siècles, de nombreuses dissensions et inimitiés se sont manifestées entre les chrétiens et les musulmans, le saint Concile les exhorte tous à oublier le passé et à s’efforcer sincèrement à la compréhension mutuelle, ainsi qu’à protéger et à promouvoir ensemble, pour tous les hommes, la justice sociale, les valeurs morales, la paix et la liberté.

 

  1. La religion juive

 

Scrutant le mystère de l’Église, le saint Concile rappelle le lien qui relie spirituellement le peuple du Nouveau Testament à la lignée d’Abraham.

 

L’Église du Christ, en effet, reconnaît que les prémices de sa foi et de son élection se trouvent, selon le mystère divin du salut, chez les patriarches, Moïse et les prophètes. Elle confesse que tous les fidèles du Christ, fils d’Abraham selon la foi [6], sont inclus dans la vocation de ce patriarche, et que le salut de l’Église est mystérieusement préfiguré dans la sortie du peuple élu hors de la terre de servitude. C’est pourquoi l’Église ne peut oublier qu’elle a reçu la révélation de l’Ancien Testament par ce peuple avec lequel Dieu, dans sa miséricorde indicible, a daigné conclure l’antique Alliance, et qu’elle se nourrit de la racine de l’olivier franc sur lequel ont été greffés les rameaux de l’olivier sauvage que sont les Gentils [7]. L’Église croit, en effet, que le Christ, notre paix, a réconcilié les Juifs et les Gentils par sa croix et en lui-même, des deux, a fait un seul [8].

 

L’Église a toujours devant les yeux les paroles de l’apôtre Paul sur ceux de sa race « à qui appartiennent l’adoption filiale, la gloire, les alliances, la législation, le culte, les promesses et les patriarches, et de qui est né, selon la chair, le Christ » (Rm 9, 4-5), le Fils de la Vierge Marie. Elle rappelle aussi que les Apôtres, fondements et colonnes de l’Église, sont nés du peuple juif, ainsi qu’un grand nombre des premiers disciples qui annoncèrent au monde l’Évangile du Christ.

 

Selon le témoignage de l’Écriture Sainte, Jérusalem n’a pas reconnu le temps où elle fut visitée [9] ; les Juifs, en grande partie, n’acceptèrent pas l’Évangile, et même nombreux furent ceux qui s’opposèrent à sa diffusion [10]. Néanmoins, selon l’Apôtre, les Juifs restent encore, à cause de leurs pères, très chers à Dieu, dont les dons et l’appel sont sans repentance [11]. Avec les prophètes et le même Apôtre, l’Église attend le jour, connu de Dieu seul, où tous les peuples invoqueront le Seigneur d’une seule voix et « le serviront sous un même joug » (So 3, 9) [12].

 

Du fait d’un si grand patrimoine spirituel, commun aux chrétiens et aux Juifs, le saint Concile veut encourager et recommander la connaissance et l’estime mutuelles, qui naîtront surtout d’études bibliques et théologiques, ainsi que d’un dialogue fraternel. Encore que des autorités juives, avec leurs partisans, aient poussé à la mort du Christ [13], ce qui a été commis durant sa Passion ne peut être imputé ni indistinctement à tous les Juifs vivant alors, ni aux Juifs de notre temps. S’il est vrai que l’Église est le nouveau Peuple de Dieu, les Juifs ne doivent pas, pour autant, être présentés comme réprouvés par Dieu ni maudits, comme si cela découlait de la Sainte Écriture. Que tous donc aient soin, dans la catéchèse et la prédication de la Parole de Dieu, de n’enseigner quoi que ce soit qui ne soit conforme à la vérité de l’Évangile et à l’esprit du Christ.

 

En outre, l’Église, qui réprouve toutes les persécutions contre tous les hommes, quels qu’ils soient, ne pouvant oublier le patrimoine qu’elle a en commun avec les Juifs, et poussée, non pas par des motifs politiques, mais par la charité religieuse de l’Évangile, déplore les haines, les persécutions et les manifestations d’antisémitisme, qui, quels que soient leur époque et leurs auteurs, ont été dirigées contre les Juifs.

 

D’ailleurs, comme l’Église l’a toujours tenu et comme elle le tient encore, le Christ, en vertu de son immense amour, s’est soumis volontairement à la Passion et à la mort à cause des péchés de tous les hommes et pour que tous les hommes obtiennent le salut. Le devoir de l’Église, dans sa prédication, est donc d’annoncer la croix du Christ comme signe de l’amour universel de Dieu et comme source de toute grâce.

 

  1. La fraternité universelle excluant toute discrimination

 

Nous ne pouvons invoquer Dieu, Père de tous les hommes, si nous refusons de nous conduire fraternellement envers certains des hommes créés à l’image de Dieu. La relation de l’homme à Dieu le Père et la relation de l’homme à ses frères humains sont tellement liées que l’Écriture dit : « Qui n’aime pas ne connaît pas Dieu » (1 Jn 4, 8). Par là est sapé le fondement de toute théorie ou de toute pratique qui introduit entre homme et homme, entre peuple et peuple, une discrimination en ce qui concerne la dignité humaine et les droits qui en découlent.

 

L’Église réprouve donc, en tant que contraire à l’esprit du Christ, toute discrimination ou vexation dont sont victimes des hommes en raison de leur race, de leur couleur, de leur condition ou de leur religion. En conséquence, le saint Concile, suivant les traces des saints Apôtres Pierre et Paul, prie ardemment les fidèles du Christ « d’avoir au milieu des nations une belle conduite » (1 P 2, 12), si c’est possible, et de vivre en paix, pour autant qu’il dépend d’eux, avec tous les hommes [14], de manière à être vraiment les fils du Père qui est dans les cieux [15].

 

Tout l’ensemble et chacun des points qui ont été édictés dans cette déclaration ont plu aux Pères du Concile. Et Nous, en vertu du pouvoir apostolique que Nous tenons du Christ, en union avec les vénérables Pères, Nous les approuvons, arrêtons et décrétons dans le Saint-Esprit, et Nous ordonnons que ce qui a été ainsi établi en Concile soit promulgué pour la gloire de Dieu.
Pape Paul VI

Rome, à Saint-Pierre, le 28 octobre 1965.

 

[1] Ac 17, 26.

[2] Sg 8, 1 ; Ac 14, 17 ; Rm 2, 6-7 ; 1 Tm 2, 4.

[3] Ap 21, 23-24.

[4] 2 Co 5, 18-19.

[5] Saint Grégoire VII, Épître III, 21 ad Anzir (El-Nâsir), regem Mauritaniae, éd. E. Caspar in mgh, Ep. sel. II, 1920, I, p. 288, 11-15 ; PL 148, 451 A.

[6] Ga 3, 7.

[7] Rm 11, 17-24.

[8] Ep 2, 14-16.

[9] Lc 19, 44.

[10] Rm 11, 28.

[11] Rm 11, 28-29. – Conc. Vat. II, Lumen gentium : 16 AAS (1965), p. 57.

[12] Is 66, 23 ; Ps 65, 4 ; Rm 11, 11-32.

[13] Jn 19, 6.

[14] Rm 12, 18.

[15] Mt 5, 45.

LE DIALOGUE INTERRELIGIEUX, CHEMIN DE TRANSFORMATION INTERIEURE

Colloque ‘Les Voies de l’Orient’ 

  • Expériences et recommandations recueillies par ‘Les Voies de l’Orient’ .

Ce document est le message final du Colloque organisé par ‘Les Voies de l’Orient » à la Maison du Chant d’Oiseau (Bruxelles) du 29 mai au 1er juin 2014. Cinq de ces colloques avaient déjà été organisés, depuis 1996. Cette fois encore soixante participants y avaient été invités, parce qu’ils avaient une expérience concrète de dialogue. Une quinzaine d’entre eux étaient d’ailleurs membres des commissions pour le dialogue interreligieux monastique (DIM)
Au cours de cette rencontre furent évoquées en particulier quelques grandes figures emblématiques du dialogue intra-religieux, comme Raimon Panikkar, Edmond Pezet, Vincent-Shigeto Oshida, Keiji Nishitani et Henri Le Saux.
Les principaux exposés furent prononcés par Swami Amarananda (Genève), Jean-Claude Basset (Genève), Bettina Bäumer (Varanasi), Fabrice Blée (Ottawa), Christophe D’Aloisio (Bruxelles), Pierre de Béthune (Clerlande), Bernard Durel (Strasbourg), Henri Huysegoms (Niigata, Japon), Shafique Keshavjee (Lausanne), Claire Ly (Marseille), Jacques Scheuer (Louvain-la- Neuve), William Skudlarek (Fujimi, Japon) et Bernard Stevens (Louvain-la- Neuve).
Les participants au colloque, répartis en six ateliers d’une dizaine de personnes, se retrouvaient après chaque exposé pour échanger leurs impressions et réfléchir aux éléments essentiels qui se révèlent constitutifs d’un dialogue intra-religieux.
Aucun texte ne peut refléter la riche diversité des témoignages et des réflexions échangés durant ces journées. Nous avons néanmoins tenté d’en rassembler ici l’essentiel. Les participants tiennent, en effet, à partager largement le fruit de ces Assises. La rédaction finale a été réalisée par les principaux intervenants, aidés par Françoise Cassiers (Bruxelles), Dennis Gira (Paris) et Jean-Côme Renaudin (Paris).

LA RENCONTRE interreligieuse transforme ceux qui s’y engagent résolument. Toutes les formes de dialogue entre les religions n’exigent pas un tel investissement, mais quand une personne d’une tradition religieuse donnée accueille le témoignage d’une autre tradition au foyer de sa propre vie spirituelle, elle peut s’en trouver interpelée en profondeur, voire transformée. Il s’agit alors de ce que Raimon Panikkar a appelé le ‘dialogue intra-religieux’. Il est nécessaire de baliser ce chemin encore peu fréquenté. Le présent document a été élaboré pour y contribuer.
Il a été réalisé par un groupe de personnes au cours d’un colloque organisé à Bruxelles en mai 2014. Venues d’une quinzaine de pays d’Europe et au-delà, membres de plusieurs Églises chrétiennes, c’est en chrétiens qu’ils s’expriment ici. Des personnes et communautés d’autres traditions spirituelles exprimeront pour leur part des réflexions à la fois comparables et originales : c’est la conviction et l’espoir qu’inspire notre expérience du dialogue et qu’attestait la présence à ce colloque de quelques invités adhérant à ces traditions.
Les réflexions et suggestions rassemblées ici s’inscrivent dans le mouvement d’ouverture des Églises chrétiennes aux autres traditions spirituelles, tout en se rendant attentives aux gestes d’ouverture à la rencontre provenant de ces autres traditions (notamment bouddhiste et hindoue). Elles se
basent sur les déclarations officielles faites par les Églises ces dernières années 1.
Nous avons donc recueilli les témoignages des pionniers et partagé nos propre expériences, pour d’abord préciser ce qu’est ce type de dialogue interreligieux. Nous avons ensuite identifié les risques qu’il comporte, afin de déterminer les conditions exigées pour que cette rencontre respecte toutes les parties. Enfin, il a été possible d’évoquer les enjeux et les fruits de ce dialogue.

  1. QU’EST-CE QUE LE « DIALOGUE INTRA-RELIGIEUX » ?
    Le dialogue intra-religieux est d’abord un dialogue inter-religieux : une rencontre explicite entre adhérents à deux ou plusieurs religions qui attendent de recevoir quelque chose de significatif des autres, au sujet du mystère qui anime tout et tous.
    L’espace ouvert par le dialogue permet un accueil de l’autre qui devient une question pour celui qui en prend l’initiative. Ainsi, le dialogue s’intériorise et suscite une transformation intérieure et un approfondissement. Il est le développement silencieux, en chacun des partenaires, de la rencontre et de la découverte qu’ils ont vécues. Cela suppose la prise de conscience d’une interaction entre deux cohérences religieuses et spirituelles au foyer de leur vie spirituelle. Il s’agit donc d’une voie qui vise à réconcilier enracinement et ouverture.
  2. DIFFICULTÉS ET DÉFIS
    S’il ouvre sur une aventure passionnante, le dialogue intra-religieux s’accompagne cependant aussi de remises en question, parfois douloureuses. C’est pourquoi il est si nécessaire d’étudier les conditions que cette pratique réclame. En effet ceux qui n’en ont pas fait l’expérience, ou ont fait une telle expérience dans de mauvaises conditions, le perçoivent comme une menace pour l’identité chrétienne. Aussi ce dialogue se heurte-t-il, dans certains milieux ecclésiaux, à l’incompréhension et même la suspicion.
    Mais le dialogue intra-religieux met également le chrétien au défi de repenser des grands thèmes de la foi. Ce défi interpelle en particulier le théologien. Jusqu’où le chrétien, engagé dans la voie du dialogue intra-religieux, peut-il aller dans ses reformulations des doctrines christologiques ? Comment percevoir l’action de l’Esprit dans les autres spiritualités ? En tous les domaines se posent des questions fondamentales.
  3. CONDITIONS NÉCESSAIRES ET FACTEURS FAVORABLES
    Quoi qu’il en soit, le dialogue ne s’improvise pas. Il faut soigneusement vérifier la cohérence de cette démarche.
    Le dialogue à ce niveau est d’abord la réponse à un appel de Dieu. Il est essentiel d’en prendre conscience : c’est la première condition à vérifier si l’on veut s’engager sur cette voie. Comme on a pu le voir chez les pionniers du dialogue, cette rencontre interreligieuse ne relève pas d’un goût personnel, mais d’une aspiration profonde à laquelle on accepte de répondre. Elle est un acte de foi qui cherche à rencontrer la foi de l’interlocuteur. Elle se vit toujours explicitement en communion avec toute l’Église. Il nous faut donc constamment vérifier la motivation qui nous porte à la rencontre. Elle doit toujours être purifiée de toute recherche de profit immédiat, même spirituel. Et, paradoxalement, elle doit aussi être portée par l’espérance de recevoir une grâce de notre interlocuteur.
    L’environnement de ce dialogue est souvent déterminant.
    De multiples facteurs et circonstances favorisent en tout cas le développement d’une rencontre en profondeur: l’amitié, les situations interculturelles, comme par exemple les couples mixtes, des séjours à l’étranger, la pratique de la méditation silencieuse, une expérience de non-dualité, la vue d’un grand maître spirituel, des œuvres d’art, les lieux sacrés, le pèlerinage. Il faut d’ailleurs souhaiter que se multiplient des lieux ouverts à la rencontre intra- religieuse, des lieux où partager des découvertes, confronter des expériences, mais aussi opérer le discernement nécessaire. Car il faut toujours s’assurer que les maîtres qui proposent de rencontrer leurs traditions sont effectivement des témoins fiables. En outre il est conseillé de rencontrer des bons témoins de la rencontre intra-religieuse et de s’en inspirer, sans pour autant les imiter. Il est très utile d’être accompagné par une personne expérimentée dans cette voie.
    Parmi les circonstances les plus favorables à l’approfondissement du dialogue, il faut d’abord noter la prière — ou du moins l’expérience de rejoindre l’autre dans le mouvement profond de sa prière. Mais il faut mentionner plus généralement toutes les situations qui permettent de vivre une expérience en communion avec un croyant d’une autre tradition : travailler ensemble, lire ensemble des textes sacrés des uns et des autres, recevoir et donner l’hospitalité, surtout en des lieux caractéristiques, comme certains moines et moniales (et bien d’autres !) ont pu le faire.
    Signalons enfin la nécessité, au cours des échanges verbaux, de clarifier et de bien peser le sens des concepts clés, comme religion/spiritualité, interreligieux/intra-religieux, prière/méditation, expérience, vérité, altérité, syncrétisme, car si l’on n’évite pas les quiproquo, le dialogue finit dans la confusion.
    Par ailleurs, il convient de préciser quelles sont les dispositions intérieures qui permettent de s’engager avec fruit dans un dialogue au niveau de l’expérience spirituelle.
    A la base de toutes ces dispositions, il y a la maturité spirituelle, l’enracinement dans sa tradition, c’est-à-dire non seulement une bonne connaissance de sa propre tradition, mais une réelle expérience de foi, nourrie dans la prière. Alors la capacité d’évoluer et de changer est assurée, sans le risque de voir sa foi dénaturée.
    Cette maturité s’exprime également par l’humilité, tant dans les relations entre les personnes que dans les énoncés de doctrine. Il importe, en effet, de reconnaître les limites des formulations doctrinales tout en étant sensible à leur importance comme vecteur de vérité. C’est pourquoi cette humilité est source de liberté et d’audace, car elle est fondée sur la vérité vécue, expérimentée dans la prière.
  4. QUELQUES FRUITS DU DIALOGUE INTRA-RELIGIEUX
    Vécu en esprit d’humilité, le dialogue intra-religieux est également l’occasion d’un approfondissement de sa propre foi. Il met en route un processus de dépouillement, puis de transformation, et enfin d’unification, quand, au terme d’une expérience de remise en question, il permet de ressaisir l’essentiel de la foi chrétienne et d’aller au cœur de sa propre tradition. Aidant à repenser pour aujourd’hui la foi chrétienne, le dialogue offre la possibilité d’un renouveau dans la façon de vivre les rites et de proposer le message évangélique.
    Le dialogue intra-religieux nous invite en outre à redécouvrir la dimension du mystère, l’importance du non-discursif et du silence. Il invite à redécouvrir les mystiques. Il encourage à s’engager dans une prière au-delà des paroles et des concepts. Le dialogue intra-religieux prédispose ainsi à la redécouverte de la tradition apophatique. Il manifeste la relativité des mots que l’on utilise pour exprimer son expérience spirituelle. Nous constatons que la pratique du zen ou d’autres formes orientales de méditation contribue à une redécouverte de cette tradition chrétienne. Il apparait ainsi qu’en certaines circonstances une prière vécue ensemble peut être l’aboutissement du dialogue interreligieux.
    Par ailleurs ce contact avec d’autres traditions, notamment orientales (yoga, pratiques taoïstes, méditation bouddhique…) invite à découvrir ou redécouvrir le corps comme lieu de spiritualité. Il nous suggère de renouer avec une anthropologie qui met en évidence le rôle du corps dans la démarche spirituelle. Ce faisant, il permet de se relier à la nature avec respect et de façon plus juste. Ces enseignements et pratiques aident à accueillir nos fragilités, ce qui, du même coup, renforce l’humilité.
    Notons encore que le dialogue intra-religieux invite à s’ouvrir à l’action de l’Esprit au delà de l’Église. Il permet de dépasser une vision trop institutionnelle et autocentrée de l’Église, une vision qui risque également de nous couper des véritables enjeux du monde actuel dans sa diversité.
  5. L’AVENIR DU DIALOGUE INTRA-RELIGIEUX
    Plusieurs questions demeurent. La démarche de la rencontre ‘de la foi à la foi’ est, en effet, très récente. Jusqu’il y a peu elle était inimaginable et même interdite ; aujourd’hui, elle suscite encore des réticences chez de nombreux croyants. Mais nous sommes persuadés que cette possibilité d’approfondissement du dialogue est déterminante pour les rencontres interreligieuses et interconvictionnelles.
    Il est évident que l’avenir de l’humanité dépend de notre capacité de mener un dialogue, ou au moins des négociations, entre des personnes très différentes et aux intérêts concurrents. Toutes les formes de dialogue, tant au
    niveau concret de la vie quotidienne, que dans la collaboration ou par des échanges explicites et respectueux sur ces différences, toutes sont d’ailleurs décisives. Mais nous pensons que le dialogue de l’expérience spirituelle, quant à lui, est essentiel pour l’avenir des religions. En effet si une rencontre au niveau le plus profond, là où tous les croyants se savent dépassés par le mystère, si un tel dialogue se révélait impossible, c’est tout l’édifice du dialogue qui serait fragilisé, voire menacé d’écroulement. Et toutes les religions sont aujourd’hui appelées à se rencontrer au niveau le plus essentiel, comme cela a été possible à Assise en 1986.
    Par ailleurs, nous sommes heureux de constater que certaines personnes qui ne retiennent que quelques méthodes spirituelles des traditions religieuses dans un but thérapeutique y trouvent une aide précieuse. C’est, par exemple, le cas de la méditation ‘de la pleine conscience’ (mindfulness). Mais pour assurer le bon développement d’un dialogue au niveau de l’expérience spirituelle, nous restons soucieux de ne jamais laisser une tradition spirituelle être instrumentalisée et réduite à ses techniques psychosomatiques.
    Nous sommes aussi bien conscients de ne pas être les détenteurs d’un privilège réservé aux seuls ‘spirituels’ ! Nous reconnaissons que d’autres sont également sur ce chemin, en particulier des personnes dont l’enracinement religieux est faible ou inexistant. Nous découvrons avec joie que ces personnes, sans engagement religieux, mais qui adoptent des pratiques élaborées dans les religions pour progresser dans leur recherche, aboutissent également à des expériences spirituelles remarquables. Toutefois, puisque nous avons échangé entre chrétiens, il ne nous est ni possible ni nécessaire d’en dire plus à ce sujet.
    En conclusion, nous devons reconnaitre que la rencontre à ce niveau ne fait que commencer. Des pionniers ont ouvert une brèche, mais beaucoup de questions doivent encore être travaillées. Ce dialogue intra-religieux n’est pas réservé aux moines et religieuses. Tout chrétien est invité, si les circonstances le lui permettent, à situer ses rencontres interreligieuses et interconvictionnelles à ce niveau. Il peut ainsi apporter une contribution essentielle à la vie des Églises pour qu’elles puissent développer leur vocation à la fraternité universelle.

En particulier: ‘Dialogue et Annonce’, un document publié conjointement par la Congrégation pour l’Évangélisation des Peuples et le Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux (1991), ‘Lignes directrices sur le dialogue avec les religions et idéologies de notre temps’ du Conseil Œcuménique des Églises (Genève, 1979), et ‘Contemplation et Dialogue Interreligieux’, Repères et perspectives puisées dans l’expérience des moines. Bulletin du Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux, n° 84 (1993)

Les Voies de l’Orient
Rue du midi, 69
B – Bruxelles Belgique Tél + 32 (0)2/511 79 60 info(at)voiesorient(.)be

Déclaration de Marrakesh

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux

Louange à Dieu, Seigneur de l’univers, paix et salut sur notre Maître Mohammed, sur ses frères les Prophètes et les Envoyés de Dieu et sur sa famille et tous ses compagnons.

Compte tenu de la détérioration de la situation qui sévit dans différentes régions du mondeIslamique, en raison du recours à la violence et aux armes pour régler les différends et imposer des opinions et des choix,

Vu que cette situation a conduit à l’affaiblissement ou à la dislocation du pouvoir central dans certaines régions, qu’elle, a en outre, favorisé la montée en puissance de groupements criminels, dénués de toute légitimité scientifique (intellectuelle) ou politique et qui se sont arrogés le droit d’édicter des règles en les imputant à l’Islam, d’appliquer des concepts qu’ils ont sortis de leur contexte et dissociés de leurs desseins initiaux, et de s’en prévaloir pour se livrer à des agissements néfastes pour toutes les couches de la société,

Vu les effets de cette situation sur les minorités, qui subissent massacres, asservissements, déracinements et autres horreurs et humiliations, alors qu’elles avaient vécu, des siècles durant, au sein des musulmans et sous leur protection, dans un climat de tolérance, de coexistence et de fraternité, dûment consigné par l’histoire, et attesté par les chroniqueurs scrupuleux de la vie des nations et des civilisations,

Vu que ces forfaits sont perpétrés au nom de l’Islam et en invoquant perfidement Dieu le Très-Haut et le Prophète de la miséricorde, paix et salut sur lui, en calomniant plus d’un milliard d’êtres humains, dont la religion et la réputation ont été stigmatisées et perverties, et qui suscitent désormais la répulsion et la haine, alors qu’ils subissent eux-mêmes les affres de ces crimes.

En vertu du devoir d’explication et d’exégèse dont Dieu a confié la charge aux oulémas, surtout en cette période critique de l’histoire de la Oumma islamique, afin de revivifier la quête de la vertu infaillible, de préserver la paix entre les humains, de veiller à l’exigibilité des droits entre les humains, et de rétablir l’image authentique de notre sainte religion, d’éclairer l’ensemble de la Oumma et de la mettre en garde contre les menaces que ces crimes, drapés de couverture religieuse, font peser sur son unité, sa stabilité, et ses intérêts supérieurs, à court terme et à longue échéance; 1400 ans environ, après la parution de «Sahifat al Madina», dans la ville du Royaume chérifien du Maroc, Marrakech et sous le Haut Patronage de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, Roi du Maroc, pays qui, avec ses dirigeants et peuple, s’est de tout temps affirmé comme un modèle et une source d’inspiration, en matière de protection des droits des minorités religieuses et de préservation d’un riche patrimoine historique marqué du sceau de la tolérance, du vivre ensemble et le brassage entre les musulmans et ceux qui ont en partagé avec eux l’appartenance à la même patrie ou qui se sont réfugiés auprès d’eux pour fuir la persécution religieuse ou l’injustice et l’oppression sociales.

Dans une rencontre organisée conjointement par le Ministère des Habous et des Affaires islamiques et le Forum pour la Promotion de la Paix dans les Sociétés Musulmanes (Emirats

Arabes Unis) organisent à Marrakech, du 14 au 16 Rabi’ al-Thânî 1437, correspondant aux 25-27 janvier 2016,

Plus de 300 personnalités, Oulémas, intellectuels, ministres, muftis, et chefs religieux musulmans, de différents rites et tendances, se sont réunis, en présence de leurs frères représentant les religions concernées et d’autres, au sein du monde islamique, et en dehors, ainsi que les représentants des instances et des organisations islamiques et internationales, de plus de 120 pays, convaincus de la noblesse de cette démarche, et conscients de la gravité des enjeux, Au terme de débats riches et féconds et les échanges d’idées et d’avis, les oulémas et les penseurs musulmans participant à cette conférence, soutenus par leurs frères des autres religions, déclarent ce qui suit:

«Déclaration de Marrakech sur les Droits des Minorités Religieuses dans le Monde Islamique»

I –Rappel des principes universels et des valeurs fédératrices (ou consensuelles) prônées par l’Islam:

1 – L’ensemble des humains, dans la diversité de leurs ethnies, leurs couleurs, leurs

langues, et leurs croyances ont été honorés par Dieu qui a insufflé de son esprit dans

leur père Adam –paix sur lui: «Assurément, Nous avons honoré les enfants d’Adam» (Al-Isrâ’, 70).

2 – Honorer l’homme, c’est lui accorder le droit de choisir comme le rappelle le saint

Coran: «Nulle contrainte en religion» (Al-Baqara), 256). «Si Dieu l’avait voulu, ceux qui sont sur terre croiraient tous; forces-tu les gens à devenir des croyants?!» (Yûnus, 99).

3 – Les   hommes,   indépendamment   de   leurs   différences   naturelles,   sociales   et intellectuelles, sont des frères en vertu de leur humanité, comme le dispose la parole divine: « ô vous hommes! Nous vous avons créés d’un mâle et d’une femelle.

Nous vous avons constitués en peuples et en tribus pour que vous vous connaissiez entrevous» (Al-Hujurât, 13).

4- Dieu Tout- Puissant a créé les Cieux et la Terre en se fondant sur le principe de justice.

Celui-ci a été érigé en norme de conduite pour tous les humains afin de prévenir toute tentation de haine et de violence. Par ailleurs, Dieu a exhorté à la bienfaisance qui favorise l’amitié et la cordialité, comme décrété dans le verset suivant: «Oui, Dieu ordonne l’équité, la bienfaisance et la libéralité envers les proches parents». (An-nahl, 90).

5- La paix est la devise de l’Islam et la finalité suprême de la Loi sacrée pour ce qui touche à la vie des hommes, comme indiqué dans les deux versets: « ô vous qui croyez! Entrez tous dans la paix» (Al-Baqara, 208) et «s’ils inclinent à la paix, fais de même; confie-toi à Dieu» (Al-Anfâl, 61).

6- Dieu le Très-Haut a envoyé sidna Mohammed, paix et salut sur lui, comme une miséricorde aux mondes, comme cela est précisé dans la parole de Dieu: «

Nous t’avons seulement envoyé comme une miséricorde aux mondes». (Al-Anbiyâ’, 107).

7-

L’Islam incite à la charité et à la bienveillance envers autrui, sans distinction entre partisans ou adversaires en matière religieuse. A ce propos, Dieu a dit: «

Dieu ne vous interdit pas d’être bons et équitables envers ceux qui ne vous ont pas combattus à cause de votre foi, ceux qui ne vous ont pas expulsés de vos maisons. Dieu aime ceux qui sont équitables». (Al-Mumtahana, 08).

8-

La Loi islamique tient au respect des contrats, des engagements et des traités qui garantissent la paix et la coexistence entre les hommes, comme en témoignent les versets suivants: «ô vous qui croyez! Respectez vos engagements» (Al-Mâ’ida, 1),

«Soyez fidèles à l’alliance de Dieu après l’avoir contractée» (An-nahl, 91) et le Hadith du Prophète: «l’Islam ne fait que conforter toute alliance scellée du temps de la Jahiliya» (Hadith authentique).
II- La Charte de Médine, une base de référence pour garantir les droits des minorités religieuses en terre d’Islam:

9-

Rédigée par Sidna Mohammed, paix et salut sur lui, pour être la Constitution d’une société multiethnique et pluriconfessionnelle, la «Charte de Médine» incarnait les principes coraniques majeurs et les grandes valeurs islamiques.

10-
La réalité de ce document est attestée par les illustres imams de la Oumma.

11-

La «Charte de Médine», comparativement aux références qui lui sont antérieures et postérieures dans l’histoire de l’Islam et dans l’histoire du monde, puise sa singularité dans:

a –

Sa vision universelle de l’Homme en tant qu’être honoré n’évoque ni minorité ni majorité, mais renvoie à l’idée de l’existence de diverses composantes au sein d’une seule nation (en d’autre terme citoyens).

b-

Le fait que la Charte de Médine n’est pas la conséquence de guerres ou de luttes,

mais qu’elle découle, plutôt, d’un contrat entre des communautés vivant initialement en bonne intelligence et dans la paix.

12-

Cette Charte ne contredit pas le texte canonique, pas plus qu’elle n’est abrogée vu que ses contenus sont l’expression tangible des finalités suprêmes de la Loi sacrée. En effet, chaque clause de la Charte induit l’idée de miséricorde, de sagesse, de justice ou d’intérêt communautaire.
13-

Dans le processus de la civilisation contemporaine, la «Charte de Médine» est

qualifiée pour fournir aux musulmans une   base de référence fondatrice de la citoyenneté: C’est l’archétype d’une citoyenneté contractuelle et d’une Constitution juste pour une société dotée d’un pluralisme ethnique, religieux et linguistique,

solidaire, et dont les membres jouissent des mêmes droits, accomplissent les mêmes devoirs et appartiennent à une même nation, indépendamment de leurs différences.
14-

Que cette Charte ait été la référence pour notre contexte et notre époque, ne signifie nullement, que d’autres systèmes manquaient d’esprit de justice.
15-

Les dispositions de «la Charte de Médine» contiennent de nombreux principes de la citoyenneté contractuelle, comme la liberté de culte, la liberté de mouvement, la liberté de posséder des biens, le principe d’entraide publique et celui de défense commune. A cela s’ajoute le principe d’égalité devant la loi (…les Juifs de Bani Ouaf ne font qu’une communauté avec les croyants; les Juifs ont leur religion, et les musulmans la leur et celle de leurs alliés. Ils doivent s’allier les uns aux autres contre quiconque se bat contre   la   Gens   de   la   Charte.   Ils   doivent   se   conseiller   mutuellement,   agir charitablement les uns envers les autres et se garder de toute iniquité. Aucun individu n’est comptable des agissements de son allié. Aide et assistance sont dues à la partie lésée).

16-

Les   finalités   de   «la   Charte   de   Médine»   constituent un   cadre   idoine   pour   les Constitutions nationales des pays à majorité musulmane. Ce référentiel est en accord

avec la Charte des Nations Unies et ses annexes comme la Déclaration des Droits de l’Homme, avec respect de l’ordre public.

III-De la mise au point conceptuelle et l’exposé des fondements méthodologiques de la position canonique concernant les droits des minorités :
17 – La position canonique, tant en la matière que pour d’autres questions, s’appuie sur un ensemble de fondements méthodologiques dont la méconnaissance, intentionnelle ou non, crée de l’amalgame et de l’ambiguïté et déforme les vérités. En voici quelques uns :

a-

La nécessité de prendre en considération les principes généraux de la Loi divine comme la sagesse, la miséricorde, la justice et l’intérêt et de privilégier l’approche globale qui relie les textes canoniques les uns aux autres sans pour autant négliger les parties dont se compose le corpus dans sa globalité.

b-
Les parties habilitées à pratiquer l’ijtihad doivent tenir compte du contexte dans lequel ont été révélées les prescriptions canoniques partielles, ainsi que des contextes contemporains. Il leur incombe de relever les ressemblances et les dissemblances qui existent entre ces différents contextes, en vue d’une application adaptée   desdites prescriptions. Il leur appartient aussi d’inscrire chaque

prescription dans le cadre qui lui convient, de manière à ce que les concepts ne s’inversent pas, et que leurs finalités ne s’en trouvent pas perverties.
c-

Il convient de prendre en considération le lien organique qui existe entre l’énoncé prescriptif et celui qui en établit le contexte: En d’autres termes, considérer les dispositions prescriptives dans leur corrélation avec le contexte matériel et humain dans lequel s’accomplissent les obligations prescrites. C’est pour cela que les

docteurs de loi musulmans ont instauré la règle fondamentale suivante: il est indéniable que les dispositions changent selon les époques.

d-

Mettre en évidence le lien entre les commandements et les interdits d’une part et le

système des intérêts et des risques de dégât : Dans la Loi sacrée, il n’est de commandement ou d’interdit qui ne soit destiné à produire un effet bénéfique ou à prévenir un préjudice.

18-

De nombreuses interprétations doctrinales portant sur la relation avec les minorités religieuses se sont fondées sur des pratiques historiques dictées par un contexte et une réalité autres que la conjoncture actuelle. Les pratiques historiques étaient dominées essentiellement par le paradigme des luttes et des guerres.

19-

Chaque fois que nous apprécions les diverses crises qui menacent l’humanité, notre conviction se renforce pour la nécessité de coopérer entre toutes les religions et l’impératif de son urgence. Cette coopération fondée sur des actes et pas seulement sur des vœux généraux de concordance et de respect. Cette coopération, enfin, doit être fondée sur l’engagement de respecter scrupuleusement les droits et libertés, avec l’obligation de les inscrire dans le cadre de la loi au niveau de chaque pays. Il est insuffisant d’édicter des règles relationnelles, il est exigé, avant tout, d’avoir un comportement civique qui exclu toute forme de contrainte de fanatisme et d’arrogance.

Compte tenu de ce qui précède, les conférenciers invitent:

a –

Les Ouléma et les penseurs musulmans à s’investir dans la démarche visant à ancrer le

principe de citoyenneté, qui englobe toutes les appartenances, en procédant à une bonne appréciation et à une révision   judicieuse du patrimoine du fiqh et des pratiques historiques, et en assimilant les mutations qui se sont opérées dans le monde.

b –

Les institutions académiques et les magistères religieux à réaliser des révisions

courageuses et responsables des manuels scolaires, de sorte à corriger les distorsions induites par cette culture en crise qui, outre l’incitation à l’extrémisme et à l’agressivité, alimente les guerres et les dissensions et sape l’unité des sociétés.

c –

Les politiciens et les décideurs à prendre les mesures constitutionnelles, politiques et juridiques nécessaires pour donner corps à la citoyenneté contractuelle et appuyer les formules et les initiatives visant à raffermir les liens d’entente et de coexistence entre les communautés religieuses vivant en terre d’islam.

d –

Les intellectuels, les créateurs et les composantes de la société civile à favoriser l’émergence d’un large courant social faisant justice aux minorités religieuses dans les

sociétés musulmanes et suscitant une prise de conscience quant aux droits de ces minorités. Il leur revient aussi d’œuvrer sur les plans intellectuel, culturel, éducatif et médiatique pour préparer un terrain propice à l’éclosion de ce courant social.

e –

Les différentes communautés religieuses unies par le même lien national à soigner les traumatismes mémoriels nés de la focalisation sélective mutuelle sur des faits particuliers et l’occultation de siècles de vie commune sur une même terre. Elles sont également appelées à reconstruire le passé par la revivification du patrimoine commun et à tendre les passerelles de la confiance, loin des tentations d’excommunication et de violence.

f –

La communauté internationale à édicter des lois criminalisant les offenses aux religions, les atteintes aux valeurs sacrées et tous les discours d’incitation à la haine et au racisme. En conclusion, les participants déclarent que:

Il n’est pas autorisé d’instrumentaliser la religion aux fins de priver les minorités religieuses de leur droits dans les pays musulmans.

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