Dimmid
Colloque de Shantivanam 10-15 janvier 2010 PDF Imprimer Envoyer
Nouvelles dimmid
Écrit par Fr. Daniel Pont   
Samedi, 20 Février 2010 09:42

Henri le Saux - swami Abhishiktananda,
moine, mystique, bâtisseur de ponts,

L’Ashram « Saccidananda » de Shantivanam fondé conjointement par les pères Jules Monchanin et Henri le Saux était tout indiqué, 60 ans après sa fondation, pour abriter le colloque, organisé par le MID, pour l’année du centenaire de la naissance de P. Henri le Saux. Situé dans l’état du Tamil Nadou, près de la ville de Kulitalaï, il abrite aujourd’hui une dizaine de moines rattachés à l’ordre camaldule. Dans une luxuriante nature, sous les cocotiers et les bananiers, une multitude de pavillons aux toits de tuiles ou de palmes préservent le caractère enchanteur du lieu. L’église provisoire et celle en cours de finition, les salles de conférence ou de méditation,  la ferme et les communs, les ermitages et les cellules des hôtes se répartissent discrètement sur le domaine. Une communauté jumelle de trois sœurs habite aussi une partie du domaine de manière très distincte. A proximité, le fleuve Kavery, appelé le « Gange du Sud », a quelque fois débordé, mais il assure une zone relativement silencieuse, de ce coté au moins. Le village, a faible distance, se rappelle bruyamment aux habitants de l’ashram, surtout les nombreux jours de fête, où une puissante sonorisation déverse une musique assez peu liturgique dès 5h le matin ! Une route à 4 voies en cours de construction court le long de la clôture, à 50m de la porterie. Elle ne semble pas inquiéter outre mesure la communauté, habituée aux débordements sonores de la société indienne. Les frères imaginent néanmoins quelques parades à cette nuisance supplémentaire, là ou une communauté occidentale voterait probablement la départ…

Les 40 participants au colloque étaient indiens pour moitié, et de tous continents pour les autres. Certains avaient connus personnellement swami Abhishiktananda, d’autres avaient étudié ses écrits, trois d’entre eux lui avaient consacré une thèse, tous  étaient convaincus de la fécondité de cette vie consacrée à la rencontre de l’hindouisme et du christianisme. Le colloque a voulu souligner la pertinence de son expérience et de son message pour aujourd’hui. Trois conférenciers hindous ont apporté leur propre éclairage sur leur pratique de l’hindouisme qu’avait rencontré le P. Le saux. Il faut saluer ici la belle performance de Bettina Bäumer qui a été la cheville ouvrière de ce colloque. Le fait qu’elle ait été et demeure disciple de Swamiji, qu’elle a longtemps et souvent rencontré, la désignait pour animer ce colloque, en sa qualité d’universitaires et de témoins. Elle a relu pour nous l’expérience de son maître à la lumière du Shivaïsme du Cachemire dont elle est familière.

 

Exil et quête

Parti en Inde pour y apporter le Christ, en vivant la dimension spirituelle et mystique du christianisme, il découvrit très vite qu’il était précédé par Lui au cœur même de l’hindouisme, en des formes inattendues. Son exil volontaire et sa quête, (thèmes développés par Fabrice Blé), ont été pour lui un retour à soi, un exil du déchirement intérieur qui l’a néanmoins taraudé jusqu’à la fin, le poussant d’exil en exil, intérieur et extérieur. Le père Monchanin disait de lui : « Le Saux est allé plus loin que moi ; je suis resté trop grec pour ma part ». Swamiji, (diminutif employé par ses proches), est allé au plus loin dans « l’hospitalité sacrée » qui caractérise la rencontre des religions. Il souhaitait être reçu au cœur de l’hindouisme, qu’il identifiait à la non-dualité (advaïta) et décrivait comme le joyau de l’Inde. Cette voie qui demande un engagement toujours plus radical n’est pas plus exclusive que inclusive. Elle est une visée de l’au-delà des formes et des concepts, où l’unité indistincte de Dieu et du vivant se révèle. Entre doute et dénuement, le Saux s’est avancé profondément dans cette expérience, jusqu'à être déstabilisé dans ses fondements. « J’ai trop goûté à l’advaïta pour pouvoir goûter à la paix « grégorienne » d’un moine chrétien. J’ai trop goûté jadis à cette paix « grégorienne » pour ne pas être angoissé au sein de mon advaïta ».[1] Cette angoisse, qui le poussera à écrire : « …et si dans l’Advaïta c’était moi seul que je trouvais, et non Dieu?[2]» l’accompagnera jusqu’aux dernières années de sa vie, où une éclaircie se manifestera enfin, grâce à la présence de son disciple Marc, grâce aussi aux fruits de son ascèse de dépouillement, dans la foi qui ne l’a jamais quitté, grâce aussi à sa fidélité à la célébration eucharistique jusqu’à son dernier jour. Dans cette dernière, il entendait toutes les résonances  cosmiques dont l’Inde est familière, et célébrait le « passage à l’être », très longuement, avec de grands silences, ponctués de OM, dans une liturgie très dépouillée lorsqu’il célébrait seul ou en présence de rares hôtes. Ses notes sur  l’eucharistie (étudiées par P. Fausto Gianfreda sj) témoignent de son attachement profond à ce sacrement.

Les grands sages qu’il a rencontrés, témoins éminents incarnant la voie de l’Avaïta, ont fasciné le Saux et l’ont attiré, par la seule force de leur rayonnement, et par le témoignage que leur rendaient la multitude de leurs disciples, sans aucune forme de prosélytisme. Ramana Maharshi l’a beaucoup impressionné, au point de lui faire désirer être lui aussi un « Ramana chrétien ». Mais c’est surtout swami Gnanananda qu’il a pu longtemps fréquenter, et qu’il appelait aussi son gourou, qui l’a le plus interpellé en l’invitant à faire le grand saut et aller au delà de toute forme d’appartenance religieuse, saut qu’il n’a jamais complètement réalisé, pour autant que l’on puisse en juger à distance.

« Certains plongent directement du rocher dans la mer profonde ; d’autres descendent lentement de la grève et n’avancent qu’à pas mesurés dans l’eau qui les appelle…Bienheureux sont ils quand la vague survient et les engouffre »[3]! Ses longs séjours en ermite dans les grottes de la montagne sainte d’Arunâchala, puis aux sources du Gange, l’ont marqué durablement. Sa lecture assidue des textes sacrés, les Upanishads, recueil des écrits des grands rishis, maîtres de l’Inde ancienne, a façonnée sa pensée et sa trajectoire spirituelle sur la voie de l’Avaïta, jusqu’à écrire dans son journal : « l’expérience des Upanishads est vraie, je le sais[4] » !

Un défi stimulant pour les théologiens

Pour Michael Amaladoss sj,  Swami Abhishiktananda n’était pas un théologien systématique de profession, mais un narrateur lucide de sa recherche spirituelle, de ses rencontres et de ses pèlerinages. Dans son journal et dans ses lettres, il écrivait pour lui-même et pour ses amis, pour clarifier sa pensée. Cette dernière était toujours en évolution, pleine de tensions. Formé dans un cadre de pensée thomiste, qu’il avait totalement épousé, son éloignement progressif des paradigmes scolastiques fut peineux. Comme il arrive souvent dans la rencontre des grandes cultures et traditions religieuses, ses schémas spéculatifs ont éclatés en la présence rayonnante de quelques témoins vivants, et se sont mués en désir de partage d’une expérience, plutôt qu’un dialogue intellectuel avec les différentes écoles philosophiques et théologiques hindous. Sa démarche l’a guidé  non dans une étude comparée, mais dans une méditation des Upanishads conjointe à la prière des psaumes, en pèlerinage vers des lieux sacrés hindous, sans omettre la célébration de l’eucharistie en chemin. Il n’a pas cherché à intégrer des éléments de l’hindouisme dans son christianisme, ni l’inverse. Il a cherché à transcender, sans les abandonner, tous noms et toutes formes, restant enraciné et trouvant son expression spirituelle dans les deux traditions hindou et chrétienne. Cette expérience et les réflexions qu’il nous livre sont un vrai défi pour les théologiens. Il a posé les questions cruciales pour ouvrir le débat (Paolo Trianni). L’approche positive d’une autre religion dans une recherche de l’expérience de Dieu sans cesse réfléchie de manière croisée, l’effort constant de s’extraire des seules catégories grecques de la pensée quand l’advaïta résonnait en lui de façon impérieuse, sa plongée dans la vie de sannyasa, ont eu quelque impact sur la façon de faire la théologie en Inde.

L’éveil

Une catégorie spécifiquement indienne, l’éveil, a été le cœur de la réflexion théologique de Henri le Saux.  En posant la question « qui suis-je », le génie oriental indique que la source de la vie est, d’une certaine façon, latente et cachée dans l’existence personnelle, comme l’arbre est présent dans la graine. S’éveiller, c’est rejoindre le royaume du Dieu intérieur, source non divisée. Swamiji a cherché un fondement christologique à l’éveil dans la parole de Jésus : « je viens du Père et je retourne au Père »Jn 17, 1-13[5]. Cette venue et ce retour dessinent la roue de l’existence, laquelle est toujours en évolution créatrice. La subtile méditation développée par P. Antony Kalliath, secrétaire de la commission des théologiens indiens, auteur d’une thèse sur notre swami[6], illustre les prolongements théologiques qu’a pu inspirer une vie de recherche ardente et d’immersion dans l’hindouisme…

Sr.Tureeya Mataji, ermite à Rishikesh,  a montré l’influence de Henri le Saux sur le mouvement des ashrams chrétiens : « Swamiji pensait que l’Eglise avait pour mission la plus expresse d’embrasser et d’intégrer tout ce que l’Esprit accomplissait dans chaque tradition et culture de l’humanité à travers les âges ».

P. George Gispert sj, qui a vécu et enseigné toute sa vie en Inde, a rencontré swami Abhishiktananda a plusieurs reprises. Il a évoqué l’influence du swami sur la théologie de Jacques Dupuis, essentiellement par l’importance de l’expérience et par la démarche advaïtique.

Il n’est certes pas possible d’évoquer ici tous les conférenciers. (Les actes du colloque seront publiés prochainement). Les approches croisées de la trajectoire spirituelle de swami Abhishiktananda ont souligné le caractère de feu de cet homme attachant qui est allé très loin à la rencontre de l’Autre. Son zèle ardent à chercher une voie afin que le Christ ne soit pas perçu comme un étranger en Inde, mais aussi à recevoir d’une tradition étrangère la vérité que le Dieu unique y a révélée, fait de lui une figure emblématique qui restera longtemps inspiratrice du dialogue interreligieux.

Suite à venir...



[1], La montée au fond du cœur, le journal intime du moine chétien-sannyasi hindou 1948-1973 Edition : O.E.I.L. 1986  Collection « Les deux rives » 27 septembre 1953 p. 99

[2] 25 septembre 1953, Journal p. 99

[3] Souvenirs d’Arunachâla ed. Epi p.33

[4] Journal 11 mai 1972

[5] Journal p.93s

[6] “The Word In The Cave” : The Experiential Journey Of Swami Abhishiktananda To The Point Of Hindu Christian Meeting, Intercultural Publications (New Delhi) 1996


Programme - 10 – 15 Janvier, 2010

10.1
Welcome by Fr. George Nelliyatanil
Welcome by Fr William Skudlarek
Introduction by Bettina Bäumer _ Fr. Michael Amaladoss : Abhishiktananda’s Influence on Indian Theology
Swami Vinaya Chaitanya : "The Upanishads are true, I know it !"

11.1.
Fabrice Blée : Exile and Wandering as Spiritual Practice in Abhishiktananda
Fr. Michael Peterson : Abhishiktananda’s Engagement with Sacred Texts
Fr G. Gispert-Sauch : Personal Testimony
Annakutty V.K.F. : Personal Testimony

12.1
Dr. Shivamurthi Mahaswamiji : Dimensions of Hindu-Christian Dialogue : A Virasaiva Perspective
Dr. Bettina Bäumer : From Purusha to Shakti, : Abhishiktananda’s Experience in the Light of the Upanisads and Kashmir Saivism
Maybe a response by Rev. John Dupuche
Fr. Ama Samy : Personal Testimony
Jane Lee : Bridge Building for God’s World : The Work of Romano Guardini and Swami Abhishiktananda....

13.1
Fr. George Gispert-Sauch : Abhishiktananda’s Influence on Jacques Dupuis
Fr. Fausto Gianfreda : The Eucharist in Abhishiktananda’s Theological Reflections
Bettina Bäumer : Personal Testimony

14.1
Fr. Emmanuel Vattakuzhy : Swamiji’s Influence on my Spiritual Journey
Fr. Antony Kalliath : Christic Wheel : Theological Reflections on the Pilgrimage of Abhishiktananda
Tureeya Mataji  : Abhishiktananda’s Influence on the Christian Ashram Movement

15.1
Dr. Susan Visvanathan : Abhishiktananda and his Contribution to Hindu-Christian Dialogue for our Times
Dr. Paolo Trianni : Abhishiktananda’s Contribution to the Present Theological Hindu-Christian Research _
Fr. Cyprian Consiglio : Unity by Identity, Unity by Communion

Mise à jour le Jeudi, 11 Mars 2010 09:21