5. Benoît Standaert, Présuppossé sur le Dialogue Interreligieux PDF Imprimer Envoyer
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RÉFLEXIONS SUR QUELQUES PRÉSUPPOSÉS DU DIALOGUE INTERRELIGIEUX
par le P. Benoît Standaert osb, Abbaye St-André, Bruges
(session à La Pelouse, septembre 2004)


En guise de préambule
Un recueil d’études sur le droit et la politique, récemment publié aux Pays-Bas, énumère quelques questions que se posent aujourd’hui des juristes et des politiciens. Nous ne sommes pas juristes ni politiciens comme tels. Notre problématique de rencontre interreligieuse est différente. Il est bon d’être conscient de la gravité des problèmes que d’autres se posent avec courage et compétence dans la société dont nous sommes également les membres. Les difficultés que nous rencontrons à notre niveau peuvent sans doute être éclairantes pour le travail que font les autres dans leur problématique spécifique, et vice versa.

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Au niveau du dialogue interreligieux, au fil des années, grâce à l’échange entre l’étude et l’expérience directe, tissée de liens d’amitiés, certaines clefs se sont dégagées. J’aimerais, dans le temps qui m’est imparti, partager avec vous quelques réflexions au niveau des catégories ou des présupposés dans l’approche de l’autre.
Je considère par exemple que le terme « hospitalité », développé par Louis Massignon et repris avec bonheur par le P. Pierre de Béthune, relève du niveau des catégories. Comme terme, il englobe la réalité du dialogue, lui donne un tissu plus riche, plus complet, et dépasse l’angle limité, culturellement quelque peu déjà accaparé, qui s’attache au terme de dialogue, dialogos.

L’aventure ne fait que commencer
Rappelons que rien n’est gagné d’avance, qu’il s’agit d’une aventure à peine commencée et que, de même que les mentalités au plan inter-ecclésial sont encore loin d’être franchement et généreusement oecuméniques, de même au plan du dialogue interreligieux, les esprits doivent passer par une conversion radicale pour laquelle il n’y a encore historiquement que très peu d’exemples ou de modèles.

Renoncer autant que possible à l’apologétique
Comme il est difficile de se présenter sans faire une apologie et sans introduire des éléments de propagande dans son discours ! Aujourd’hui on voit resurgir un peu partout, en notre propre sein comme ailleurs, un discours identitaire fort, assertif, déclaré, sans le moindre souci du point de vue de l’autre. « Si cela leur fait problème, eh ! bien, ça les regarde ! On a tout de même le droit d’être soi-même ! ». Levinas a dit : pas de logos sans apologia. Notre prise de parole cache une apologia secrète, apologie pro vita sua. Mais si nous en sommes conscients, peut-être arriverons-nous à nous présenter en renonçant autant que possible à cette apologie larvée, désireuse de se justifier et de conquérir le point de vue des autres ? Cela reste pour moi du moins un souci et un critère: exposer ma foi chrétienne ou encore mon identité monastique sans apologétique impliquée. C’est là une position faible, humble, pauvre, me disait un ami sociologue, et elle n’est de fait pas très prisée aujourd’hui sur le marché des opinions et idéologies à vendre et à acheter.

J’aimerais retenir surtout deux grands points qui invitent à se remettre en question à partir de nos acquis séculaires, pour entrer résolument dans l’ère du dialogue. Il y a tout d’abord la question de l’immunisation réciproque et ensuite celle de l’inculturation, avec ses impasses.

1. L’immunisation réciproque
L’étude m’a fait prendre conscience d’un phénomène curieux, typique pour les relations entre nos trois grandes religions abrahamiques : nous nous sommes immunisés les uns par rapport aux autres. Plus rien ne nous tente pour « devenir autre », pour revenir en arrière ou passer sur l’autre rive de la religion d’en face.

Quelques exemples.
1.Avec la tradition juive. Les chrétiens parlent des autres comme étant sous le régime de la Loi, opposé à la liberté de l’évangile. Religion extérieure, faite de rites, de rubriques, de casuistique, d’hypocrisie pharisienne, opposée à une religion de l’intériorité. Comment à partir de cette présentation comprendre encore quelque chose de l’amour de la Torah chez le juif pieux ? Ou même lire le Premier Testament sans le suspecter de manquer de la grâce et de la liberté de l’Evangile ?

Inversément, dans la kabbale l’arbre sephirotique développé avec ses dix attributs est à la fois une anthropologie et une cosmologie, une adamologie (cfr le Adam Qadmon, celui du début, à l’image duquel nous sommes tous créés), et à y regarder de plus près : une christologie sans Christ. Le système kabbalistique constitue une réponse-parade à la possible tentation du christianisme ambiant.

2. Avec l’islam. Beaucoup de contemporains s’étonnent, presque jusqu’au scandale, de la théocratie absolue pratiquée en islam. Historiquement, l’islam avait en face de soi l’empire byzantin avec sa théocratie élaborée et son hégémonie culturelle. L’islam répond en reprenant la synthèse de l’autre pour se prémunir contre la tentation de revenir sous le joug des dominateurs. (« Mohammed est la réponse du monde sémitique à la conquête d’Alexandre », C. Dawson). Savons-nous nous reconnaître dans le miroir que l’islam nous offre sous certains aspects ? Nous n’aimons pas trop regarder dans ce miroir, après nos révolutions successives (française, siècle des lumières, etc.). Inversément, l’analyste de la culture Jacques Ellul (La subversion du christianisme, Seuil 1984, avec tout un chapitre sur l’islam) dénonce la tentation récurrente en Occident de revenir en arrière, celle d’une islamisation de la religion chrétienne.

De tels phénomènes ont eu lieu au fil des siècles. Si aujourd’hui nous voulons entrer dans l’ère du dialogue, il s’agira de bien connaître l’autre, dans son histoire, de le respecter et de nous reconnaître aussi dans la manière dont nous l’avons tenu à distance. Un travail de déconstruction humble et vraie doit être entrepris, de part et d’autre, pour donner au mot ‘échange dialogique’ toute sa force et sa vérité.

C’est ici que la nouvelle catégorie de l’espace peut être utile. Il y a un « espace Jésus », qui est un vécu où l’on expérimente liberté, joie, bonté, pardon, patience, inventivité, etc. Ce vécu est premier, tant par rapport au discours historico-critique qu’à celui des dogmes. A partir de ce vécu il doit y avoir moyen de rencontrer l’autre qui vit également à partir de son espace à lui : « espace bouddhique », « espace coranique », « espace kabbalistique ». D’espace à espace, il ne peut être question de se faire la guerre ou de se détruire l’un l’autre, mais bien plutôt de s’enrichir, de se provoquer à plus de liberté chacun dans sa tradition intériorisée, ou encore de vivre une sainte émulation, comme le propose déjà saint Paul en Rom 11, à l’égard de ses frères qui ne croient pas au Christ.

2. Inculturation et impasses de communication
Nous avons chacun le droit et le devoir de nous inculturer et de travailler à de nouvelles synthèses en harmonie avec la culture dans laquelle nous respirons et dansons. Mais chaque inculturation comporte aussi un tribut : nous risquons de nous éloigner de nos propres frères et soeurs qui vivent dans leur culture à eux, connue comme leur culture de toujours.
Un exemple ou deux. L’inculturation grecque et romaine, avec les grands Conciles des 4e et 5e siècles, ont permis au mouvement chrétien de s’inscrire dans une culture donnée, mais cela a eu comme tribut, un éloignement de la pensée sémitique (qui elle, à travers le travail des traducteurs syriens, a pu intégrer la richesse nouvelle venant de l’Occident et – étrange ironie – c’est grâce à elle qu’au Moyen-Âge le monde arabe va restituer à l’Occident l’accès aux sources grecques de la pensée !).

En Islam, on peut observer des inculturations diverses, comme par ex. en Iran (rencontre avec la tradition de pensée de Zoroastre : aujourd’hui certains penseurs veulent revenir à cette authenticité première et nettoyer la pensée iranienne de toute influence islamique). Cela crée des différences et des tensions, sensibles jusqu’à ce jour.
Chaque nouvelle inculturation peut entraîner de nouvelles aliénations. Il faut le savoir : ce sera un constant travail herméneutique et un travail existentiel pour rester en communion les uns avec les autres.

Quelques repères en guise de conclusion:
Prendre le temps d’étudier, avec un goût particulier pour la remise en question autocritique, pour sortir des points aveugles de notre propre culture et religion. La maxime de l’abbé Poimên, père du désert (5e siècle), reste précieuse : « Cette maison-là ne tiendra pas. Il lui manque une pierre : la pierre de l’autocritique ».
Cultiver le paradoxe, également autour des énoncés centraux de notre tradition. Le paradoxe autour de chacun de nos énoncés essentiels offre une belle garantie que l’on marche dans la voie la plus sûre, la plus durable, malgré les apparences. Quelques exemples : un moine Soto au Japon confiait, quelques semaines avant de mourir, à un moine chrétien ami, venu lui rendre visite : « Maintenant je sais : tout est effort et tout est grâce ! ». L’un et l’autre. « Quand tu as assez de foi et quand tu as assez de doute, alors tu entres dans la Lumière ». Qui se met à douter, souvent abandonne la foi ; et qui croit, a peur de douter et s’en défend. Il faut aller jusqu’au bout de l’une et de l’autre, et alors quelque chose pourra céder en nous, la grande lumière éclatera et plus rien ne pourra la chasser. « Ce qu’il y a de fort dans le christianisme, c’est qu’il y a un sauveur ; ce qu’il y a de fort dans le bouddhisme, c’est qu’il n’y a pas de sauveur ». Ecouter jusqu’au bout ces deux énoncés, formulés par un prêtre chrétien au Sri Lanka. « La gloire passe par la croix », « la plénitude s’ouvre à nous dans la kénose », « C’est quand je suis faible, que je suis fort » (2 Cor 12, 13) ; etc.
Notons tout de même ce point délicat quant à la perspective paradoxale du Christ crucifié. La catégorie de la kénose est peut-être bien à la fois la pierre de touche de notre authenticité chrétienne et la pierre de scandale, celle qui causera le plus de difficultés dans le dialogue avec les religions bien structurées dans un projet total et plein : voir l’islam, le judaïsme officiel, l’hindouisme. Le bouddhisme (comme le taoïsme) a en soi bien des éléments pouvant apprécier cette voie kénotique. Mais également des saints, des mystiques, des ‘pauvres’ ou ‘fakirs’ de l’Orient et de l’Occident, pourront s’y retrouver : il est à espérer que ce seront eux qui entraîneront le reste de la pâte à monter selon cette même voie paradoxale.
Avancer en pèlerin, pauvre, « épaule contre épaule », selon la prophétie de Sophonie (littéralement : « sous une seule épaule », sans que l’un ne domine l’autre), montant ainsi vers la Yerushalaïm ou « vision de paix » selon le coeur de Dieu.