Le monde religieux selon Edmond Pezet

  • Conférence de frère Irénée Jonard

 

Le monde religieux selon Pezet se compose de Religion et culture : la religion de la sagesse, et celle de l’Amour, ou « Amour-fidélité » envers un dieu qui propose une pratique. En réalité, ces deux religions se rejoignent, il s’agit de vivre en esprit et vérité.

Mais l’évangélisation marche mal ou pas du tout dans la « religion-sagesse », par contre elle marche bien dans la « religion d’amour-fidélité » : les animistes deviennent chrétiens : on permute la divinité. Pezet ne s’inquiète pas tellement de cette « permutation »… mais on n’est pas encore au cœur des choses !

Il y a une transition avec la religion populaire (ou celle du culte des divinités).

Nous, sommes-nous purs de cet esprit-là ? En étant chez l’autre, on voit mieux sa propre réalité ! Cette religion rassemble l’espoir des pauvres, cherche une bienveillance qui ne décevra pas ! La religion populaire est de toutes les religions ! Et Pezet est bienveillant pour cette religion (aucune voie religieuse n’arrive sans s’appuyer sur les autres.)  Mais il a un regard critique sur la mission telle qu’elle le leur est demandée, c’était en réalité le catéchisme du Concile de Trente ! Le syncrétisme et le paganisme est partout…nous avons nous-mêmes besoin de conversion !

Mais le syncrétisme selon Pezet est naturel est nécessaire. « Il ne faut pas judaïser » dit Saint Paul, et aussi Saint Luc en AA, 14 : « N’imposons pas nos propres usages ». Il y a donc une tentation de ramener l’autre à sa propre culture, c’est la démarche de la mission quand elle est impérialiste, soit vouloir que l’autre devienne d’abord occidental, et ensuite chrétien. Or pour Pezet, ce n’est pas l’Evangile…

Nous nous sommes enrichis de la culture grecque en passant à l’Evangile

Nous sommes issus de la philosophie platonicienne. Pourquoi refuse-t-on le passage du christianisme à travers d’autres cultures en vue d’enrichir le christianisme du bouddhisme, de l’Indouisme ? Que peuvent-ils nous apporter ? Peuvent-ils nous évangéliser ?

Comment simplifier la foi, et jusqu’où ? Telle est la question que Pezet se pose ! Par exemple, le concept de Trinité nous vient d’une théorie grecque. L’inculturation n’est pas un problème, mais une chance pour chaque partie, et ce n’est pas là syncrétisme…

Vatican II va s’intéresser à cette question d’inculturation. Le chrétien occidental a tendance à voir du paganisme dans le « non-chrétien ». Pezet est très réticent face à un choix selon « nos critères ». Reste que pour l’église locale de P., l’important c’est l’hiérarchie, la paroisse, et puis le peuple de Dieu, un grand nombre d’œuvres caritatives et beaucoup d’argent.

La question de la langue revêt aussi une importance magistrale. Les occidentaux argumentent, triomphent ; son interlocuteur oriental sera le premier à recourir au silence…Nos langages ne suffisent pas, Pezet a vécu cela, c’est pourquoi il est finalement sorti du « ghetto culturel européen » : il va essayer de voir ce qu’il y a derrière cette langue. François Julien qui étudie les cultures chinoises et occidentales voit « combien nous portons des aprioris dont nous ne sommes même pas conscients ». Par exemple pour un oriental il n’y a pas de problème à affirmer que le blanc est noir….Tandis que nous sommes formatés par le principe de « non-contradiction » ! En Orient on dégage la vérité par paradoxes. Nos expressions logiques ne sont pas adaptables à la Réalité Ultime, car là on est dans un autre ordre d’idée !

Mais que savons-nous de Dieu ? Au mieux on peut s’en référer à l’anthropomorphisme…il ne faut pas être dupe de tout cela, aussi ne nous ne berçons-nous pas de mots (Dieu, Christ, Homme, Bouddha…).

Par exemple, quand un bouddhiste dit que Bouddha est un homme, il veut dire qu’il est plus qu’un fils de Dieu !

Nous voyons donc que la démarche d’aller vers l’autre est une chance pour sortir de nos propres forteresses, on est mis en présence de ses propres limites.

Le Christianisme doit sortir du ghetto méditerranéen, l’Extrême-Orient est plus à même de le faire. Si nous relisons l’Evangile à partir du bouddhisme, on retient : renoncement, kénose, vide, croix… « Et moi j’attirerai tous les hommes à moi » (St. Jean).

En théologie, tout ce qui est dit est vrai pour ce temps-ci, pour cette culture-ci, mais déjà Thomas d’Aquin disait déjà de sa théologie : « elle n’est pas valable à toute époque et partout ».

La pensée aristotélicienne est bonne…mais elle n’est pas la seule !

  • Questions et Partages

–  Jamais Pezet n’a nié sa spécificité chrétienne.

Des bouddhistes me disent que « eux et moi vivons la même chose ». Je pense à Bernard Sénégal qui a reçu la transmission, cela n’a rien changé à son christianisme.

– Je retiens « sortir du ghetto méditerranéen ».

Le fondement oriental doit avoir quelque chose à répondre ?

– Pezet dit que si une rencontre doit s’établir, c’est entre spirituels qu’elle doit se faire.

Pas au niveau des concepts.

– Je relie la question du langage à mes rencontres interreligieuses islamo-chrétiennes :

*A Bruxelles, le dimanche, il y a une église remplie d’africains. Chez   eux la louange prime sur la demande, cela devrait interroger les Evêques !                         *L’Annonciation a été fêtée en même temps, ce 23 avril, par les chrétiens et les musulmans, et cela après les attentats. Nous avons vécu une après-midi de grande densité spirituelle, de communion autour de Marie. C’était goûter à l’expérience spirituelle de l’autre ! Un ami musulman a composé une prière, puis nous avons chanté « Je vous salue Marie ». J’en conclue que nous devons aller vers l’autre avec empathie, mais aussi que nous avons à nous remettre sans cesse en question.

  • Pour ma part, je considère que j’ai trois cultures.

Car je suis catholique, mais je viens du confucianisme et du bouddhisme, ces trois cultures m’habitent. Par exemple, ma culture bouddhiste ma rappelle que dans un bébé nu, tout l’homme est déjà présent, mais aussi qu’il faut penser à jeter de la nourriture aux petits oiseaux, enfin, devant un mauvais repas, je récite une prière bouddhiste ! Lors de ma lectio, je compare le texte de la TOB et celui de ma bible coréenne, voilà ce que je peux découvrir, par exemple  en apocalypse 17 : « Au vainqueur je donnerai la manne… » on trouve en coréen : « A celui qui se maîtrise lui-même, je donnerai… », on veut souligner l’importance de la vertu ! On pourrait dire : « Celui qui se vainc est celui qui se lâche », ou, « Dans l’abandon tu rejoins Dieu ». Pour moi je dirais que le zen, c’est « respirer le Christ ». Il y a là comme un décapage !

– Pour moi, je me demande comment on peut vivre une méditation bouddhiste.

Les roshis ne disent-ils pas qu’il s’agit d’entrer dans le vide ?

– Oui, lui répond –t-on, mais ce que nous ne comprenons pas c’est que le vide n’est pas vide !

Pour un chrétien, il s’agit de se mettre dans une attitude réceptive ! Nous sommes devant un Mystère. Il faut du temps au bouddhiste pour trouver les mots justes qui peuvent dire le christianisme !

– Quel est le Nom de Dieu ? Cela me travaille !

On peut parler de « l’Ouvert », de « l’Espace », de « l’Immense », mais est-ce conciliable avec le « Dieu personnel » ? Les gens se méfient parfois du « Dieu personnel »…Etre avec Jésus qui se tient devant le Mystère, Lui Il a trouvé le mot « ABBA ». Ne serait-ce pas plus trans-personnel que personnel ? Dans la prière chrétienne ne sommes-nous pas devant une Personne ? L’expression « Pleine Conscience » ne peut-elle pas être traduite par « Pleine Présence ? ». J’essaye de mettre des mots sur ce qui se passe dans l’immobilité assise ; je reçois. Depuis toujours l’expression « le moment présent » est réductrice pour moi. Je dis plutôt : « le moment présent est un moment qui m’est offert comme un présent. » En référence à l’épitre aux Hébreux je dirais : « Me voici, Père, tu m’as façonné un corps, je te l’offre. »

– C’est une expérience avec le corps qui m’a fait découvrir Dieu Lumière.

Les   bouddhistes disent que Dieu est la Totalité, d’accord. Mais pour Lévinas, c’est l’expérience de l’Autre. Dieu n’est pas personnel, mais trans-personnel.

  • Tous ces mots sont utilisés dans une « déconstruction »…

Les frontières entre l’Occident et l’Orient, où sont-elles ? Nous sommes dans une prériode de profonde intériorité. Pour Pezet, la rencontre doit aboutir à la déconstruction, il y a à découvrir un potentiel de clés inexploitées. Ce qui est exigé, ce n’est pas un reniement, mais une purification, un dépouillement à tous les niveaux. Et l’insécurité en est le fruit.

Est-ce qu’on vit la même chose quand on est en train de méditer, chrétiens et bouddhistes ?…Peut-être le percevons-nous, nous chrétiens, chacun un peu différemment ?…Il y a « un autre Jésus qui est là », qui s’abandonne, se renonce, se vide de lui-même. Pour moi, c’est cette figure là que je rejoins. c’est un dépouillement. Là Jésus « vit en creux », en figure de potentialité. Le « Jésus figure pleine », peut être mis dehors…Voilà toutes les tentatives pour « un aggiornamento contemplation chrétienne et orientale ». En d’autres mots : « j’entre en méditation, je suis en Sa Présence, mais je ne Le ré-identifie pas, Il est là en se retirant » ! (« Si tu vois le Bouddha, tue-le ! »)

– La pratique de la rencontre: notre nouvelle mission est d’accueillir l’autre.

De telle sorte que nul n’ait à se glorifier. Cela demande donc intérêt, authenticité, renoncement. Dans le bouddhisme et le christianisme il est question de renoncement. Tous les baptisés auraient-ils à faire « une cure de désintoxication » ?…S’agit-il d’être bouddhiste-chrétien ? Pezet parle de double identité sans être tiraillé entre Jésus et Bouddha, il se sentait bien avec les deux ! Les fruits du dialogue ? Un nouveau système de connexion cérébrale prend du temps…mais Pezet a été transformé…(« Quitte ton pays, ta culture… »)

« Nous, chrétiens, disciples du crucifié, serons-nous assez saisis par l’Esprit pour mourir et renaître dans une autre patrie intellectuelle ? » (Pezet)

– Personnellement je relie assise corporelle, silence et poésie.

J’étudie Laudato Si dans cette perspective. Le poème aide à comprendre de l’intérieur ce qui se passe dans zazen. La verticalité, pour moi, c’est la Résurrection ! Et cette compréhension m’aide à entretenir la posture !

  • Suite de la conférence du frère Irénée.

 

Le bouddhisme est une orthopraxie, la foi est définie par la qualité existentielle de ce qu’on vit. La question essentielle pour un occidental est « pourquoi les choses sont-elles » ? Mais le bouddhiste ne s’intéresse pas à cette question, il dit plutôt : « que doivent être les choses pour nous » ? La réponse anatta (http://www.dhammadana.org/dhamma/3_caracteristiques/anatta.htm) est : vide au plan existentiel, vide d’objet d’attachement, vide comme point de prise de préhension. Là est la racine, l’alpha et l’oméga du bouddhisme. Et donc du point de vue de la valeur ultime, le soi ne peut se prendre comme une réalisation ultime.

Le Monachisme bouddhique vu et vécu par Pezet : une communauté de moines dépendants de la communauté globale, du peuple : les moines pratiquent l’aumône. Un biku est celui qui est en quête de nourriture, il ne peut manger que ça, il ne peut faire de provisions ! (cf. Manne au désert !) Et donc le moine est assigné à ne pas travailler, mais à méditer. Cela concerne les moines de la forêt ! Or Pezet était prêtre, et curé de paroisse : « je suis un trop ancien curé pour les gens, ça ne convient pas que je prie autant ! » disait-il. Était-il prophète ? Jusqu’où peut-on choquer ?…

La rencontre de Pezet avec le monachisme chrétien oriental est une découverte de la mort de ses illusions à beaucoup de points de vue. Au monastère de Chevetogne, avec la Père Emmanuel Lanne, Pezet se rend compte qu’il est déjà largement mordu de spiritualité orientale, à travers, notamment, « Le Pèlerin Russe », la notion de « dééfication de l’homme » dans saint Jean. Pezet préfère la spiritualité orientale : sa spiritualité, sa mystique qui a comme garde-fou l’apophatisme (cf Pseudo-Denys) où il s’agit de « rendre les armes devant le Mystère » ! Au sujet de « la prière de Jésus », Grégoire Palamas se demande si ce n’est pas qu’une recherche de sensations agréables ? (Hésychasme)… La prière de Jésus procurerait une expérience de Dieu à chaque instant. S’agirait-il de faire un compromis entre une prière méditative bouddhiste assise et une prière de quiétude ? C’est ce qu’aurait réalisé Pezet. Notons qu’un bouddhiste observe le passage des pensées, tandis qu’un chrétien se met en guerre contre elles…

En décembre 1978, Pezet a son propre ermitage en Thaïlande. Il écrit : « J’ai été reçu comme un bouddhiste, à la manière bouddhiste. » Mais les disciples ne viennent pas, les gens se souviennent que c’est un curé.

En quoi ce projet n’était-il qu’échec ?

Quel est le regard de Pezet sur Jésus ?

Pour Pezet, aimer Jésus c’est se vider, se faire un cœur pur, aimer Dieu et tous les hommes comme soi-même, on réalise alors la Vérité Ultime : avoir un cœur de pauvre libéré de soi et de ses intérêts. En fait c’est ce qui résume l’anatta !

Comment Jésus libère l’homme ? Il s’est vidé de lui-même, Il s’est fait serviteur, c’est même devenu sa vraie nature. Jésus est au Père. Il ne lui reste rien en propre, Il a atteint un état de kénose en Dieu. Ce que Jésus est, il nous est donné de l’être aussi. En Jésus il ne reste rien de soi, les chrétiens reçoivent ce « non-soi », cet « anatta » de Jésus. (Phil. 2) Bien sûr, ce sont des choses qui se discutent parmi les universitaires…peut-on dire, conceptuellement que « le vide » et « l’anatta » sont pareils ? Expérimentalement c’est peut-être valable !

En conclusion :

Pezet pense que

« le bouddhiste voit dans la croix du Christ l’attitude parfaite, l’absolue vérité, mais encore aliénée sous la loi des bonnes œuvres. Et si le bouddhiste y voit le sommet de l’existence, il le vivrait éventuellement dans le même Esprit, l’Esprit du Père ? »

Nous pouvons donc nous demander si nous vivons la même réalité ? S’agirait-il d’adoucir ou d’affadir le scandale chrétien ? Quel est ce scandale ? Pour Saint Paul c’est la croix : « la mort m’est un gain », et donc la vraie vie est dans le renoncement. Ce scandale-là, le bouddhisme l’a assumé !

  • Questions et partage.

-Mais quel serait l’intérêt de proposer une prière chrétienne si celle du bouddhiste rejoint celle du chrétien ?

Y a-t-il à choisir le « spécifiquement chrétien » ? Faut-il définir les choses chrétiennes ?

-La question de l’échec est fondamentale ! Cette question touche chacun, surtout le chrétien  aujourd’hui !

  • La bouddhiste que je suis au fond de moi ne fait pas problème.

Il y a une vraie espérance de rapprocher bouddhisme et christianisme, nos problèmes sont les mêmes : être libéré de soi !

  • C’est quoi la prière pure ?

En final, faut-il annoncer le Christ s’il est implicite à la méditation chrétienne ? Quelle est la spécifité de la voie chrétienne ?

  • Pour moi c’est le Père ! La question de Dieu en chrétienté, c’est de dire le Père !

Et l’Esprit, cet Esprit n’appartient à personne…D’ailleurs avons-nous la capacité de le nommer ?

  • Faut-il mette Jésus partout ?

Le Christ dont nous parlons est celui qui fait le pont entre l’homme est le Père, c’est sa fonction. C’est ce Christ qui s’efface sans arrêt, qui se retire tout le temps. La figure de Jésus est indispensable, mais elle est en retrait dynamique d’elle-même.

Quelle espérance peut-on donner aux gens « en échec » ?…D’abord admettre de nous montrer nous-mêmes « en échec ». Qu’ils puissent discerner qu’il y a une espérance dans l’échec : se recevoir du Père !

Et ce témoignage ne peut pas nous appartenir…Notre monde n’a-t-il pas chassé Dieu pour le meilleur et pour le pire ? Quand on a fait le tour de toutes les formes religieuses, il reste le Père ! Cela valide la démarche de dépouillement, alors se dévoile le Réalité du Père !

  • Et dans ce dépouillement se révèle quelque chose d’unique :

Une présence qui se donne dans l’absence !

D’après quelques notes de sr Gaëtane,

frère Irénée Jonard

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