Reconnaissance (David Steindl-Rast) PDF Imprimer
Bulletins - Bulletin n°14 - juillet 2002
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Reconnaissance

Dans les années ’60 – j’étais depuis une douzaine d’années moine à Mount Saviour – notre prieur, le P. Damasus Winzen, m’envoyait de temps en temps donner des conférences sur la vie monastique dans l’une ou l’autre université. A cette époque des moines bouddhistes et hindous firent leur apparition aux Etats-Unis. Comme le monachisme était mon sujet, l’honnêteté intellectuelle demandait que je me renseigne sur ce que nous avions en commun avec les moines des autres traditions. Je commençai par lire La formation d’un moine bouddhiste par D.T. Suzuki, et je fus sidéré : jusque dans de petits détails de la vie quotidienne, les similarités avec notre style de vie monastique étaient frappantes. L’attention était le but dans les deux traditions. Des amis auxquels je parlai de ma surprenante découverte me mirent en contact avec Tai-san (Roshi Eido Shimano, maintenant), jeune moine zen japonais arrivé récemment à New York. Nous nous rencontrâmes. En moins de trois minutes nous sûmes que nous étions frères : les différences culturelles et religieuses étaient considérables, pourtant nous avions plus en commun l’un avec l’autre que nous n’avions chacun avec des non-moines de notre propre tradition. Tai-san m’invita à venir passer quelque temps dans son zendo nouvellement installé à New York. Mon prieur et ma communauté voulurent d’abord le rencontrer. Il vint passer quelques jours à Mount Saviour. Les moines lui posèrent des questions théologiques. Tai-san et mes frères parlaient sans jamais se rencontrer, incapables de trouver un terrain d’entente dans le domaine des concepts. Il partit. Je crus que le projet était à l’eau. Mais tous les frères furent d’accord : ‘Nous n’avons pas compris ce qu’il disait, mais sa manière de marcher, de s’asseoir, de manger prouvent que c’est un moine.’ Deux semaines plus tard, j’étais assis dans le zendo de Tai-san. A partir de cette première rencontre, ma compréhension de la vie spirituelle évolua. J’étais devenu moine parce que je voulais être non pas seulement un chrétien ordinaire qui se contentait de suivre les commandements, mais quelqu’un qui suivait même les conseils évangéliques. Maintenant je comprenais que l’on est, pour ainsi dire, d’abord un être humain, puis un moine, et alors seulement un chrétien, un bouddhiste ou autre. La vie monastique est pour certains leur manière d’être humain. Une vocation monastique constitue une strate plus profonde de l’être spirituel que la religion. J’en vins à percevoir que nous reconnaissons les conseils évangéliques dans les évangiles seulement parce que nous les reconnaissons d’abord dans le fondement monastique de notre psychisme ; nous les lisons dans les évangiles autant que nous les y découvrons. Si je dois devenir l’être humain que je peux être au mieux, étant donné ma constitution psychologique propre, ce sera comme moine, moine chrétien, si je vis dans un environnement chrétien ; moine bouddhiste, si je vis dans un environnement bouddhique. Dans toutes mes rencontres avec des moines d’autres traditions – et j’ai eu le privilège d’en avoir beaucoup – mon expérience a renforcé cette intuition. Cela a eu deux effets : cela m’a conduit à m’efforcer de devenir un être humain authentique (comme moine) avec l’aide de ma tradition chrétienne, et cela m’a donné un sens plus profond de solidarité avec tous ceux qui tendent vers le même but avec l’aide d’autres traditions. Cela m’a sauvé du piège qui consisterait à essayer de devenir un bon chrétien aux dépens de l’être pleinement humain, et je ne suis jamais entré dans la compétition et l’antagonisme entre ceux qui s’identifient d’abord par leur étiquette religieuse. La réponse en un seul mot est gratitude – pas, cependant, comme un concept abstrait, mais comme une pratique, la pratique de la vie dans la reconnaissance. Cette pratique intégrale est au cœur de notre tradition (eucharistie = action de grâce), et au cœur de toutes les autres religions. Elle nous amène aussi près que possible de cette Religion qui trouve son expression dans toutes les différentes religions. La vie reconnaissante est la mystique trinitaire en action. Elle nous unit en profondeur avec nos partenaires du dialogue interreligieux, mais ce qu’elle accomplit pour nous, les chrétiens, est encore plus important. Nous recevoir attentivement à chaque instant comme un don qui jaillit des profondeurs de Celui de qui vient tout don, et rendre tout ce que nous sommes en action de grâce, cela nous fait comprendre que nous sommes plongés dans la vie de la Trinité Bienheureuse. Ce qui caractérise notre moment de l’histoire, c’est l’effondrement du théisme chrétien. La mystique de la gratitude nous fait saisir que jamais le christianisme n’a été théiste, mais pan-enthéiste. La foi en Dieu unique et trinitaire impliquait ceci dès le début ; maintenant nous en prenons conscience. Cela devient évident, en même temps, que nous partageons cette expérience trinitaire de vie divine avec tous les êtres humains comme un courant sous-jacent à toutes les religions, un courant plus ancien et plus puissant que les diverses doctrines. Au cœur du dialogue interreligieux est ce courant de spiritualité partagée de gratitude, une spiritualité assez forte pour restaurer l’unité de notre monde en morceaux.

Fr. David Steindl-Rast, osb Mount Saviour Monastery, 231 Monastery Road Pine City, NY 14871, USA