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BULLETIN francophone N° 49 - janvier 2014

Belgique Le 5 Novembre 2013 à l’Abbaye Paix Notre Dame de Liège nous accueillons Sœurs Yak Nghiem et Dao Nghiem de la Maison de l’Inspir ( Noisy Le grand)

« L’écoute n’a qu’un seul but : permettre à l’autre de vider son cœur. Si vous pratiquez ainsi, la compassion sera toujours là. Si la conscience est là, je suis sûr que vous savez tous ici que la haine, la violence et la colère ne peuvent être neutralisés et guéris que par une seule substance : la compassion ”.


Thích Nhât Hanh

Après un repas frugal, vers 20h, presque toute la communauté se retrouvait autour de nos deux sœurs, et ce fut plus qu’un partage, une vraie rencontre, cœur à cœur, dans une grande ouverture et un réel désir de vérité. Assez vite, nous nous sentons de la même famille, chercheurs d’Absolu. Nous percevons que nos deux invitées le vivent dans une radicalité qui nous interroge. Leur vie communautaire, pauvre et accueillante, nous étonne par leurs nombreuses règles à observer. Cette vie monacale de la tradition Bouddhiste Zen Mahayana s’est développée sous l’impulsion de leur Vénérable Maître Thich Nhât Hanh, dont l’enseignement insiste sur « la pleine conscience ». http://www.thich-nhat-hanh.fr/ Mais rien de trop tendu ou de surfait n’apparaît dans l’attitude de nos invitées, plutôt une certaine concentration, une attitude bienveillante venant « du dedans ». Bien que quelques règles de la discipline nous heurtent  par leur intransigeance – certaines fautes ne sont pas pardonnées, elles entraînent directement l’exclusion de la moniale – leur but essentiel est de se libérer de leur « petit moi » pour pratiquer l’amour équanime envers tous les êtres vivants, envers la terre et la nature.                                                                Mes sœurs, de la novice aux plus anciennes, les ont écoutées avec un profond respect et grand intérêt. Quelle joie pour moi de sentir que pour certaines ce fut une vraie porte ouverte sur « l’autre », ou sur un autre monachisme qui nous décentre et nous interroge au plus intime de notre vocation.                            
Le lendemain, point de commentaires, mais on entendait chuchoter à celles qui avaient préféré aller dormir : « tu as raté quelque chose ! », ou « elles sont vraiment très bien ! »

Rien de tel que de rencontrer de vivants témoins, cela porte plus que tous nos discours !

Sr Gaetane – osb-Paix Notre Dame Liège

 


 

Le lendemain, 6 novembre, la commission du DIM a  pu voir, entendre, toucher quelque chose de ce qui habite nos deux sœurs.

Présentation :

  • Abbesse Yak Nghiem = ornée d’éveil ou décorée par le « Sutra de l’ornementation fleurie » ; le nom est une orientation à prendre, un chemin à suivre, une mission.

Elle est française, née chrétienne au Maroc, dans un contexte de dialogue avec juifs et musulmans.

Elle dit que le dialogue avec les musulmans est aussi très important : il y a en eux un immense appel à l’infini, et le désir de s’engager avec Celui qui donne sens à la vie.

  • Sœur Dao Nghiem = fleur de cerisier ou pêcher qui pousse à la fin de l’hiver : symbole de renouveau, nouvel an, où l’on est ensemble dans la chaleur de la relation. Le nom est offert par le Maître Thich Nat Hanh pour cheminer dans ce sens.

Elle est française, née en Normandie et a vécu 21 ans dans un ashram hindou aux USA, elle y était en couple et a une fille de 29 ans.

Elle dit que le Bouddha est un maître de vie, c’est un homme comme nous, il a touché des choses profondes, une compréhension de la vie où nous sommes en lien ; et les neurosciences actuelles prouvent que son expérience est juste. On n’est pas séparé les uns des autres, nous sommes en interrelation, comme frères et sœurs. Notre Maître met l’accent sur l’écoute. Nous organisons beaucoup de rencontres comme celle entre israéliens et palestiniens, pour vivre ensemble, méditer dans le calme et partager. Nous avons des contacts avec le DIM d’Ile de France, Benoît Billot, sr Maryvonne de Cormontreuil… Nous nous sentons proches de Claire et François d’Assise.

Echange :

  • Christine exprime un peu de déception de sentir que nos partenaires de dialogue asiatiques ne semblent pas s’intéresser à nous autant que nous le faisons à leur égard : que penser ?

D.N. présente Tich Nat Hanh : 87 ans, vit au Village des Pruniers près de Bordeaux, est vietnamien et a dû s’exiler en France. La culture asiatique est très différente de la nôtre et il y a eu aussi beaucoup de souffrances qui ont rendu la compréhension entre nous difficile.

  • Y.N. dit qu’il faut beaucoup de temps pour apprendre à écouter sans juger ni réagir. Nous avons été ensemencés longuement par nos actions et réactions, un mental surpuissant qui intervient avant d’écouter vraiment l’autre en profondeur. Moi-même avoue-t-elle, au départ mon mental se mettait rapidement en route… Je comprends maintenant qu’il faut juste m’asseoir, me mettre dans mon souffle et écouter pour comprendre et aimer l’autre.

Thây, notre maître, est un homme de paix, il ne désire pas inculquer la voie du Bouddha, mais apporter dans notre monde occidental la paix en soi et dans les familles. Il aime la prière de Saint François : « Fais de moi un instrument de paix ! ».

Je lui ai dit : « J’aimerais devenir moniale chez vous parce que je sens une ouverture très grande et beaucoup d’amour et de paix. Mais je ne pourrais pas quitter Jésus, je suis amoureuse de Jésus ! Il m’a dit : l’arbre du Bouddha a porté de très belles fleurs depuis 2600 ans, l’arbre de Jésus en a porté de très belles depuis 2000 ans avec de beaux fruits : il faut garder et utiliser la beauté de votre tradition et y ajouter les fruits du Bouddha. Beaucoup de liens s’étaient délités avec notre société occidentale, le Bouddhisme peut être un stimulant et nous aider à redevenir de véritables chrétiens.

Il y a dans le Christianisme des trésors immenses et il faut les réclamer !!! Redonner des « pratiques » au christianisme et nourrir à nouveau cette vie !

J’avais peur en devenant moniale, mais j’ai dit à la petite Thérèse : « Tu ne me quittes pas, tu viens avec moi ! ». Elle qui a dit comme les boddhisattvas : « Je ne veux pas entrer au paradis tant qu’il y aura de la souffrance sur la terre » (= « Je veux passer mon ciel à faire du bien sur la terre ! »)

  • D.N. : Il y a un moine musulman d’Indonésie dans notre communauté…
  • Question : Comment vivez-vous votre lien avec le Christianisme ?

Y.N. : pendant ma méditation sur le souffle, ou quand nous étions en cercle tout à l’heure et que je priais au milieu de vous, je disais : « O mon doux Jésus d’amour ! »

J’aurais voulu participer encore à l’eucharistie mais cela m’a été refusé. A l’enterrement de mon père, le célébrant qui était très ouvert m’a donné un morceau de la grande hostie. Ce fut un grand moment de bonheur pour moi. Je pense que Jésus est plus large que l’eucharistie, il est partout : dans une pensée d’amour, dans le silence… Je lui dis : « Je suis là juste pour toi comme une fleur sous le soleil ». Nous chantons souvent des chants chrétiens : « Tiens ma lampe allumée » « Tenir dans ma vie ta présence »….

A la maison de l’Inspir, nous vivons de dons, alors je prie souvent : « Le Seigneur est mon berger, rien ne saurait me manquer »… Si on vit dans l’intention d’être droit dans nos pensées, Jésus sera là ! On apporte alors la pleine conscience dans notre vie : on pourrait dire que la pleine conscience c’est l’Esprit Saint…

  • Lisez-vous la Bible ?

C’est laissé au discernement de chacun. Avant Noël, nous nous retrouvons chaque semaine pour célébrer l’Avent. Je lis beaucoup de textes sur Jésus, dans la Bible, mais j’aime  avoir une connaissance large des textes avec l’aide des autres religions, je dois relire mon passé chrétien et ne pas rester dans mon passé, m’ouvrir aussi continuellement à une nouvelle compréhension…

J’aime toucher la profondeur des autres traditions : en Bourgogne il y a une école musulmane très connue où l’on pratique la récitation du Coran, c’est très beau et cela me touche…

  • Luc M. cite Ephésiens III : «  Vous pouvez constater en me lisant quelle intelligence j’ai du mystère du Christ. Ce mystère, Dieu ne l’a pas fait connaître aux hommes des générations passées comme il vient de le révéler maintenant par l’Esprit à ses saints apôtres et prophètes : les païens son admis au même héritage, membres du même corps, associés à la même promesse, en Jésus Christ, par le moyen de l’Evangile. »
  • D.N. : le Bouddha nous encourage à ne pas croire aveuglement ce qu’il dit, mais d’en faire l’expérience et de vérifier si c’est juste. Etre nous-mêmes la paix ; il y a beaucoup d’activistes parfois dans la communauté, des écolos, défenseurs de la justice etc. Très bien, mais si on veut alors tout organiser et toujours obliger les autres à se conformer à ces idées, non !!!
  • Yvonne : on a d’abord à être soi pour pouvoir bien accueillir l’autre…
  • Le pape François semble demander plus d’ouverture à l’égard des divorcés remariés…
  • D.N. : mes grands parents étaient divorcés et on leur refusait l’eucharistie, mes parents sont entrés chez les évangélistes où c’était plus ouvert…

Nous allons parfois chez les frères de Solesmes ; certains d’entre nous désirent recevoir l’eucharistie. Après le décès de ma sœur, nous avons eu une messe avec une sœur catholique orientale et je suis allée communier, la sœur était choquée…

Il faut reconnaître la présence de Jésus ; moi je crois que si le prêtre est vraiment présent en prononçant les paroles de la consécration Jésus est là parmi nous !

  • Christine : la présence de Jésus est plus grande que le sacrement !
  • Y.N. : Dans une église orthodoxe près du village des pruniers, le prêtre s’est mis à genoux devant moi, il a pris le ciboire et l’a mis au-dessus de ma tête ! J’ai été très émue. Quand quelqu’un dans la nudité de sa conscience demande à être reçu par le Christ, le Christ l’accueille.
  • Gaëtane : est-ce que dans votre communauté vous vous heurtez parfois aussi à des étroitesses ?

Y.N. : bien sûr, mais Thây est un révolutionnaire très pacifique : il nous donne des pratiques très concrètes pour gérer nos émotions fortes, il y a pour chacun tout un travail de transformation à faire.

  • Comment se fait la transmission ?

On reçoit la lampe du Dharma après 7 années, pour les frères et sœurs laïcs il faut aussi un certain nombre d’année. Le maître considère que c’est toute la communauté qui reçoit la transmission, chacun en est responsable. D’ailleurs, Thây, on ne l’appelle pas « maître » mais « notre Grand Frère ». Christine : Et vous dites comme les clarisses « sœur Abbesse ».

Il faut retrouver le sens d’une communauté : ensemble nous devons former un tout. Plusieurs personnes pourraient prendre le rôle d’abbé ou d’abbesse, dans une communauté, mais tout le monde n’en a pas forcément la capacité : il faut un charisme pour reconnaître chacun dans ce qu’il est,  considérer que chacun est précieux et a ses richesses propres, et en même temps veiller à l’unité.

  • Avez-vous des contacts avec d’autres formes de bouddhisme ?

Oui, et nous sommes très différents, la femme ne bénéficie pas de la même reconnaissance que l’homme dans des pays orientaux, comme la Thaïlande ou la Chine. En général la femme ne peut pas recevoir totalement les grands préceptes : il y a encore tout un travail à faire, mais n’est-ce pas comme chez vous, chrétiens ?…

  • Livres de ou sur TNH :
    • La force de l’amour, par sœur Chan Khong
    • Le miracle de la pleine conscience
    • La peur, sagesse pour traverser la tempête
    • La mort
    • La colère
    • Bouddha vivant, Christ vivant
    • La prière
    • Va publier quelque chose sur l’affectivité
  • L’accompagnement spirituel, comment se fait-il ?

Y.N. : l’aspirant reçoit une personne qui sera responsable de le guider, une personne référente pour l’accompagner dans les moments clairs ou obscurs de sa vie, un « mentor », pendant 4 à 5 ans.

Dans la communauté nous allons aussi plus spontanément vers certaines personnes que nous admirons, qui représentent l’idéal que nous cherchons : nous avons la liberté de leur parler, nous appelons cela « une amie de bien ».

Nous avons aussi une relation privilégiée avec notre maître : il nous demande de lui écrire régulièrement une relation personnelle de notre vécu. Depuis 1985 déjà - je suis moniale depuis 13 ans seulement - je me suis ouverte à lui. Il nous dit « Si vous vous ouvrez à moi, cela m’aide à vous guider ». On appelle cela l’inter-être, la relation de cœur à cœur ; parfois même en public il peut glisser dans ses discours une parole qui nous est destinée : c’est comme un outil fort qui m’est destiné pour avancer.

Sœur Chan Kong qui est la sœur la plus ancienne, peut faire aussi un bon maître et prodiguer de bons conseils.

Je suis abbesse, des sœurs viennent à moi pour partager leur vécu ; mais on peut aussi prendre refuge chez quelqu’un d’autre que l’abbesse. Fondamentalement nous sommes seuls : il faut toujours en définitive retourner vers soi-même, trouver asile en soi !...

  • D.N. : Comprendre ce qu’est un mentor n’est pas facile. Pour ma part j’attendais beaucoup de la personne qui me guidait : qu’elle me sourie, me regarde, me reconnaisse ; or elle ne me souriait pas, elle ne me regardait pas et elle n’exprimait aucun encouragement ; cela frustrait mon petit moi égoïste !... Jusqu’à ce que je comprenne que tout ce que je voulais recevoir de l’autre je devais moi-même le donner aux autres.

J’ai pris refuge dans l’abbesse de la communauté du bas, du village des pruniers.

Quand je suis acculée, au pied du mur, mon refuge c’est le lâcher prise, l’abandon total ! C’est l’autonomie de la personne qui s’ouvre à l’universel.

  • Comment vivez-vous votre affectivité ? Et la relation homme – femme ? L’amitié ?

D.N. : Au village des pruniers il y a deux communautés séparées : une de moines et une de moniales. Une fois par semaine nous pratiquons ensemble la méditation, la pleine conscience et le repas.

Dans l’attachement d’amitié les unes avec les autres, nous observons les préceptes qui nous guident, ce sont des manières affinées : dès qu’on se sent affectivement plus proche de telle ou tel, s’observer, observer nos pensées (notamment la jalousie, la liberté dans l’attachement…) pouvoir se confier à son mentor, compter sur l’aide le la communauté qui nous rappelle qu’il faut penser toujours à l’autre, à son bonheur profond…

La communion à la terre aide aussi beaucoup à vivre cet équilibre : se baigner dans le vent, l’eau, le soleil, goûter le contact avec la terre, les arbres, les fruits, les fleurs etc. nous aide à vivre notre sexualité. La communion à Gaïa, la terre, c’est très important.

Nous avons eu récemment avec Thây toute une semaine de réflexion et d’échange sur la manière de vivre notre sexualité. Nous avons eu ainsi une grande conversation avec lui, moines et moniales assis en cercle autour de lui, mélangés, moines et moniales et collés l’un à l’autre car nous étions très nombreux…

Il y a peut-être eu quelques cœurs qui battaient plus fort, mais tant mieux si certains ont ressenti des sentiments amoureux, c’était l’occasion de réaliser que bien que moines nous restons toujours des êtres humains.

  • Y a-t-il des couples dans la communauté ?

Un couple a vécu toute une année avec nous… Il y a un Tiers Ordre comme chez les franciscains. Ils pratiquent les 14 entraînements à la pleine conscience (les moines en observe 248) : ils respectent le précepte du Bodhisattva, sont ordonnés laïcs (veste brune), les étapes se succèdent… A la grande retraite nous étions 1200 et plus.

  • Après la mort que se passe-t-il pour vous ?

D.N. : Si tu te sens de parler d’abord ?... Y.N. : Je suis en train de goûter la question…

D.N. : Dans le bouddhisme il n’y a ni naissance, ni mort… On est plus vaste que ce que l’on est, c’est un « continuum », mais en même temps la mort est là, il faut la vivre et la traverser…

Ressentez les ancêtres en vous. Marchez avec votre papa, me disait Thây, tenez sa main, il marche dans vos pieds : j’ai ainsi fait une expérience très forte de mon père décédé. Je le continue, je lui donne du bonheur ainsi. J’avais le regret de ne lui avoir jamais dit « papa, je t’aime ». Thay m’a invitée à lui écrire une lettre… Ce fut très important pour moi. La mort, la vieillesse, la maladie, la séparation d’avec nos proches, c’est inéluctable, mais ce que je transmets c’est le fruit de mes actions.

  • Thây dit toujours que si nous voulons changer le monde, nous devons le changer tous ensemble, croyants des diverses religions !

Rapport de sr Christine Daine -clarisse